Guillaume Villeneuve, traducteur
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Ad valorem

mercredi 9 janvier 2013, par Guillaume Villeneuve


QUATRIÈME ESSAI

AD VALOREM [1]

56 - Dans l’essai précédent, nous avons vu qu’un juste paiement du travail consistait en une somme d’argent qui permettrait d’obtenir à peu près le même travail à une période future : il nous faut maintenant examiner le moyen d’obtenir semblable équivalence. Question qui suppose de définir la valeur, la richesse, le prix et le produit.

Aucun de ces termes n’est encore défini de manière à être compris du public. [2]. Mais le dernier, “produit”, qu’on aurait pu croire le plus évident de tous, a l’acception la plus ambiguë ; et notre travail ne saurait mieux débuter qu’en se penchant sur ladite ambiguïté .
Dans son chapitre sur le Capital, [3], M. J. S. Mill prend comme exemple de capitaliste un manufacturier en quincaillerie qui, ayant eu l’intention de consacrer une certaine partie des revenus de son affaire à l’achat d’orfèvrerie et de bijoux, change d’avis et “les convertit en salaires pour des ouvriers supplémentaires.” Selon M. Mill, l’effet en résultant est que “plus de nourriture est dévolu à la consommation d’ouvriers productifs.”

57 - Ici, je ne m’enquiers pas - bien qu’on me l’eût certainement demandé, si j’avais écrit ce paragraphe - de savoir ce qu’il advient des orfèvres. Si ce sont des personnes vraiment improductives, nous consentirons à leur extinction. Et bien que dans une autre partie du même passage, le marchand de quincaillerie soit aussi supposé se débarrasser d’un certain nombre de domestiques, dont “la nourriture est ainsi libérée pour satisfaire des buts productifs”, je ne demande pas quel sera l’effet, douloureux ou autre, sur les domestiques, de cette épargne de leur nourriture. Mais je demande très sérieusement qu’on m’explique pourquoi, si le fer est un produit, l’argenterie n’en est pas ? Que le marchand se serve de l’une et vende l’autre ne constitue certainement pas la différence les opposant, à moins qu’on puisse montrer (ce qui semble du reste être l’intention de plus en plus nette des négociants) que les biens sont faits pour être vendus et non utilisés. Le marchand est un intermédiaire vers le consommateur dans un cas et il est lui-même le consommateur dans l’autre [4] ; mais les ouvriers sont également productifs dans l’un et l’autre cas, puisqu’ils ont produit des biens pour la même valeur, si la quincaillerie et l’orfèvrerie sont toutes deux des biens.

Et quelle distinction les sépare ? Il est en effet possible que, dans “l’estimation comparative du moraliste” [5] avec laquelle M. Mill déclare que l’économie politique n’a aucun rapport (III. i. 2), une fourchette en fer puisse avoir l’air d’une production plus substantielle qu’une fourchette en argent : nous pouvons également convenir que les couteaux, tout autant que les fourchettes, sont de bons produits ; et les faux ou les charrues des articles utiles. Mais quid des baïonnettes ? Supposons que le marchand de quincaillerie achète de grosses quantités de celles-ci, en ayant “épargné” [6] la nourriture de ses domestiques et de son orfèvre - est-il toujours en train d’employer des ouvriers productifs, ou, selon la formule de M. Mill, des ouvriers qui “accroissent les réserves de moyens permanents de jouissance” (I.iii.4) ? Ou si, au lieu de baïonnettes, il fournit des bombes, la “jouissance” absolue et définitive de ces articles producteurs d’énergie eux-mêmes (dont chacun coûte dix livres) ne dépendra-t-elle pas d’un choix adéquat du moment et du lieu de leur enfantement ; choix qui dépendra, en d’autres termes, des considérations philosophiques avec lesquelles l’économie politique n’a aucun rapport ? [7]

58 - J’aurais regretté de devoir souligner les incohérences de la moindre partie de l’ouvrage de M. Mill, si la valeur de son ouvrage n’avait résulté de ses incohérences. Il mérite d’être honoré parmi les économistes pour avoir trahi par inadvertence les principes qu’il postule et introduit tacitement les considérations morales auxquelles il affirme que sa science n’est pas liée. Une grande partie de ses chapitres sont donc vrais et valides ; et les seules de ses conclusions que je doive contester sont celles qui découlent de ses prémisses.

Ainsi, l’idée qui gît à la racine du passage que nous venons d’examiner, c’est-à-dire que le travail destiné à produire des objets de luxe n’entretiendra pas autant de gens que le travail destiné à produire des objets utiles est entièrement vraie ; mais l’exemple donné est défectueux - et dans quatre directions en même temps - parce que M. Mill n’a pas défini le sens exact de l’utilité. La définition qu’il a donnée - “capacité à satisfaire un désir ou à atteindre un but” (III. i. 2) - conviendrait également au fer et à l’argent ; alors que la vraie définition, qu’il n’a pas donnée, mais qui n’en sous-tend pas moins la fausse définition verbale de son esprit, et qui apparaît une ou deux fois par hasard (comme dans la formule “tout soutien à la vie ou à la force” en I. iii. 5) - convient à certains articles de fer, mais pas à tous, et à quelques articles d’argent, mais pas à d’autres. Elle convient aux charrues, mais pas aux baïonnettes ; aux fourchettes, mais pas au filigrane. [8]

59 - L’élucidation des vraies définitions nous donnera la réponse à notre première question, “Qu’est-ce que la valeur ?” ; à ce sujet, il nous faut toutefois rappeler les opinions répandues par l’”économie classique.”.

“Le mot ‘valeur’ utilisé seul signifie toujours, en économie politique, la valeur d’échange” (Mill, III.i.2). De sorte que, si deux bateaux ne peuvent échanger leurs rames, celles-ci ne sont, en termes économico-politiques, d’aucune valeur à l’un et l’autre.

Mais “le sujet de l’économie politique est la richesse.” (Remarques préliminaires, page 1).

Et la richesse “consiste dans tous les objets utiles et agréables possédant une valeur d’échange.” (Remarques préliminaires, page 10).

Il semble donc que, d’après M. Mill, cette utilité et cet agrément sous-tendent la valeur d’échange et qu’il faut s’assurer qu’ils existent dans l’objet concerné avant que nous ne puissions le considérer comme une richesse.

Or l’utilité économique d’un bien dépend non seulement de sa propre nature, mais du nombre de gens qui peuvent l’utiliser et l’utiliseront. Un cheval est inutile, et donc invendable, si personne ne peut monter, - une épée de même si personne ne peut frapper, comme les victuailles si personne ne peut manger. Ainsi, toute utilité matérielle dépend d’une capacité humaine relative.

De même : le caractère agréable d’un objet ne dépend pas seulement de ce qu’il a d’aimable, mais du nombre de personnes qui l’apprécieront. Le côté relativement agréable et donc le vendable d’une “chope de la plus petite bière” et d’”Adonis peint près d’un ruisseau,” dépend virtuellement de l’opinion de Demos, incarné par Christopher Sly [9] . C’est-à-dire que l’agrément d’une chose dépend de sa disposition humaine relative [10]. En conséquence, l’économie politique, en tant que science de la richesse, doit être une science qui tienne compte des aptitudes et des dispositions humaines. Mais les considérations morales n’ont aucun rapport avec l’économie politique (III.i.2). En conséquence, les considérations morales n’ont aucun rapport avec les aptitudes et dispositions humaines.

60 - Je ne suis pas absolument enchanté par l’allure de cette conclusion tirée des déclarations de M. Mill : - essayons celles de M. Ricardo.

“L’utilité n’est pas la mesure de la valeur d’échange, bien qu’elle lui soit absolument essentielle.” (chap. I s. i) Essentielle dans quel degré, M. Ricardo ? Il peut y avoir de plus ou moins grands degrés d’utilité. La viande, par exemple, peut-être assez bonne pour être mangeable par tous, ou si mauvaise qu’elle soit inmangeable par tous. Quel est le degré exact de bonté qui est essentiel à sa valeur d’échange, sans en être la “mesure” ? Quel doit être le degré d’excellence de la viande pour posséder une valeur d’échange ? et jusqu’à quel point doit-elle être mauvaise (j’aimerais que ce soit une question tranchée sur les marchés de Londres) pour n’en posséder aucune ?

Il semble qu’il y ait un hic dans la validité des principes de M. Ricardo aussi ; mais laissons-le prendre son propre exemple. “Supposons que dans les premiers âges de la société, les arcs et les flèches du chasseur étaient d’une valeur égale au matériel du pêcheur. Dans ce contexte, la valeur du daim, le produit d’un jour de travail du chasseur, serait exactement [c’est moi qui souligne] égale à la valeur du poisson, produit d’un jour de chasse du pêcheur. La valeur comparée du poisson et du gibier serait entièrement régulée par la quantité de travail effectuée dans chaque démarche.” (Ricardo, chap. iii. Sur la Valeur). [11]

En vérité ! Par conséquent, si le pêcheur attrape un sprat et le chasseur un daim, un sprat sera d’une valeur égale à un daim ; mais si le pêcheur n’attrape aucun sprat et le chasseur deux daims, zéro sprat sera égal en valeur à deux daims ?

Certes pas ; mais - pourraient dire les partisans de M. Ricardo - il veut parler d’une moyenne ; si le produit moyen d’un jour de travail du pêcheur et du chasseur est un poisson et un daim, ledit poisson sera toujours égal en valeur audit daim.
Puis-je demander l’espèce du poisson ? Baleine ? ou blanchaille ? [12]

Il serait oiseux de s’attarder davantage sur ces sophismes ; nous devons trouver une vraie définition

61 - On a accordé beaucoup de valeur, durant des siècles, à l’utilité d’une éducation classique dans ce pays d’Angleterre. Plût au Ciel que nos marchands bien éduqués se rappelassent à tout le moins cette partie de leur latin - que le nominatif de valorem (mot qui leur est déjà assez familier) est valor ; un mot qui devrait donc leur être familier. Valor, qui vient de valere, être bien ou fort (υγιαινω) ; fort, dans la vie (si l’on est homme) ou vaillant ; fort, pour la vie (s’il agit d’une chose) ou valable. Être “valable”, en conséquence, c’est “donner de la valeur pour la vie.” Une chose vraiment valable ou efficace est celle qui conduit à la vie de toutes ses forces. Selon qu’elle ne mène pas à la vie ou que sa force est rompue, elle est d’autant moins valable ; selon qu’elle détourne de la vie elle est d’autant plus vile ou nuisible.

La valeur d’une chose, en conséquence, est indépendante de l’opinion ou de la quantité. Pensez-en ce que vous voudrez, profitez-en autant que vous voudrez, la valeur de la chose elle-même n’en sera pas augmentée ni diminuée. Elle sera toujours profitable, ou ne le sera pas ; aucune estimation ne peut rehausser, aucun mépris abaisser le pouvoir qu’elle détient du Créateur des choses et des hommes. [13]

La vraie science de l’économie politique, qu’il faut encore distinguer de la science bâtarde, comme la médecine de la sorcellerie, ou l’astronomie de l’astrologie, est celle qui enseigne aux nations à désirer les choses qui mènent à la vie et à travailler en ce sens : et qui leur enseigne à mépriser et détruire ce qui conduit à la destruction. Et si, dans un état d’enfance, elles jugèrent valables des choses indifférentes, comme des excroissances de coquillages, et des morceaux de pierre bleue et rouge, en consacrant une grande partie du travail qui aurait dû être employé à étendre et ennoblir la vie, à plonger et creuser à leur recherche puis à les tailler dans diverses formes - ou si, au même stade d’enfance, elles imaginent que des choses précieuses et bénéfiques comme l’air, la lumière, la propreté sont sans valeur - ou si, enfin, elles imaginent que les conditions de leur propre existence, qui seule leur permet de posséder ou d’utiliser le moindre bien, comme par exemple la paix, la confiance et l’amour sont raisonnablement échangeables quand les marchés proposent en contrepartie de l’or, du fer ou des excroissances de coquillage - la grande science unique de l’économie politique leur enseigne, dans tous ces cas, ce qu’est la vanité et ce qu’est la substance ; et comment le service de la Mort, Seigneur de la Perte et du vide éternel, diffère du service de la Sagesse, la Dame de l’Épargne et de la plénitude éternelle ; elle qui a dit, “Je ferai que ceux qui m’aiment héritent de la SUBSTANCE ; et je REMPLIRAI leurs trésors.” [14].

La “Dame de l’Épargne,” entendue en un sens plus profond que celui d’une caisse d’épargne, bien que ce dernier soit bon : Madonna della Salute - Madone de la Santé - laquelle, bien qu’on en parle communément comme distincte de la richesse, en fait en réalité partie. Ce mot, “richesse”, on s’en souvient, est le prochain que nous devrons définir.

62 - “Être riche, dit M. Mill, c’est avoir une vaste réserve d’articles utiles.”

J’accepte cette définition. Il importe seulement de bien la comprendre. Mes adversaires déplorent souvent que je ne leur oppose pas plus de logique : je crains d’avoir à en utiliser plus aujourd’hui qu’ils ne l’auraient voulu ; mais l’économie politique n’est pas affaire superficielle et nous ne saurions y accepter de termes vagues.

Nous devons donc établir, dans la définition ci-dessus, d’abord quel est le sens d’”avoir” ou la nature de la Possession. Puis quel est le sens d’”utile” ou la nature de l’Utilité.

Et d’abord la possession. À la croisée du transept de la cathédrale de Milan gît, depuis trois cents ans, le corps embaumé de Saint Charles Borromée. Il tient une crosse d’or et une croix d’émeraudes est posée sur sa poitrine. Si l’on admet que la crosse et les émeraudes sont des articles utiles ; doit-on considérer que le corps les “a” ? Lui appartiennent-elles, au sens économico-politique de la propriété ? Sinon, et si nous pouvons donc conclure généralement qu’un corps mort ne peut posséder de biens, quels sont le degré et la période d’animation du corps qui rendent possible la propriété ?

Ainsi : récemment, lors du naufrage d’un bateau californien, l’un des passagers a enroulé autour de lui une ceinture contenant quelque deux cents livres d’or avec laquelle on le retrouva plus tard au fond de la mer. Tandis qu’il sombrait, avait-il de l’or ou était-ce l’or qui l’avait ? [15]

Et si, au lieu de le l’entraîner dans la mer par son poids, l’or l’avait frappé au front en causant par là une maladie incurable - pensons à la paralysie ou à la folie - l’or aurait-il tenu davantage de la “possession” dans ce cas que dans le premier ? Sans développer notre enquête en recensant des exemples d’aptitude vitale croissante sur l’or (que je ne manquerai pas de donner, cependant, si on me les réclame), je présume que le lecteur verra que la possession, ou “l’avoir” n’est pas un pouvoir absolu, mais graduel : qu’il consiste non seulement dans la quantité ou la nature de la chose possédée, mais aussi (et dans un plus grand degré) dans sa congruence avec la personne concernée et dans son aptitude vitale à l’utiliser.

Ainsi, notre définition de la Richesse, élargie, devient-elle : “La possession d’articles utiles que nous pouvons utiliser.” Il s’agit d’une très sérieuse modification. Car la richesse, au lieu de dépendre seulement d’un “avoir”, se révèle dépendre d’un “pouvoir”. La mort d’un gladiateur d’un “habet” [16] ; mais la victoire du soldat, et le salut de l’État, d’un “quo plurimum posset.” [17] (Tite-Live, VII, 6). Et ce que nous n’avons analysé que comme une simple accumulation matérielle doit être aussi envisagé comme exigeant une accumulation de capacité.

63 - Voilà pour le verbe. À présent voyons l’adjectif. Quel est le sens d’”utile” ?

Cette investigation est étroitement liée à la précédente. Car ce qui est apte à l’usage dans les mains de certains peut, dans les mains d’autres personnes, servir au contraire de l’usage, c’est-à-dire à l’ab-us. Et il dépend de la personne, beaucoup plus que de l’article, de savoir ce qui comptera, de l’utilité ou de l’abus. Ainsi du vin, dont les Grecs par leur Bacchus firent justement le type de toute passion et qui, lorsqu’on l’utilise, “réjouit les dieux et les hommes” [18] (en d’autres termes renforce tant la vie divine ou le pouvoir rationnel que le pouvoir terrestre ou charnel de l’homme) ; cependant, quand on en abuse, il se fait “Dionusos” et nuisible en particulier à la partie divine de l’homme, la raison. Et il en va de même du corps, également susceptible d’usage ou d’abus qui, lorsqu’il est discipliné, peut servir l’État, dans la guerre comme dans le travail ; lorsqu’il n’est pas discipliné, lorsqu’on en abuse, il est sans valeur pour l’État et n’est apte qu’à entretenir l’existence privée ou solitaire de l’individu (et cela faiblement) - les Grecs appelaient un tel corps “idiot” ou “particulier", du mot désignant une personne ne pouvant être directement utile à l’État ; d’où notre “idiot” au sens d’une personne entièrement préoccupée de ses propres intérêts.

Il en résulte que si une chose doit être utile, elle doit être non seulement d’une nature profitable, mais dans des mains profitables. Ou, plus précisément, l’utilité est la valeur aux mains du vaillant ; de sorte que cette science de la richesse étant, comme nous venons de le voir, lorsqu’on la considère comme la science de l’Accumulation, une accumulation de capacité comme de matériel - lorsqu’on la considère comme la Science de la Distribution est une distribution non pas absolue mais discriminante ; non de toute chose à tous, mais de la chose appropriée à l’homme approprié. C’est une science difficile, qui repose sur plus que de l’arithmétique.

64 - La richesse est donc “LA POSSESSION DU VALABLE PAR LE VAILLANT” [19] ; et lorsqu’on la considère comme une puissance existant dans une nation, les deux éléments, la valeur d’une chose et la valeur de son possesseur, doivent être estimés ensemble. D’où il résulte que bien des gens habituellement jugés riches ne sont en réalité pas plus riches que ne le sont les serrures de leurs coffre-forts, en étant de façon ontologique et éternelle incapables de richesse ; et ils œuvrent pour la nation, d’un point de vue économique, comme des mares d’eau morte ou des remous dans un cours d’eau (lesquels, tant que coule le courant, sont inutiles et ne servent qu’à noyer les gens mais peuvent s’avérer importants dans un état de stagnation si le courant s’assèche) ; ou bien, comme des barrages sur une rivière, dont le service ne dépend pas en définitive du barrage, mais du meunier ; ou bien, comme de simples immobilisations et obstacles accidentels, agissant non comme une richesse, mais, si l’on ose dire, comme une maladesse [sic] (car il nous faut un terme finissant de même) en causant divers dégâts et troubles autour d’eux dans toutes les directions ; ou enfin, ils n’agissent pas du tout, mais ne sont que des conditions animées de retard (car il est impossible de rien utiliser de ce qu’ils ont avant leur mort) auquel cas ils peuvent souvent avoir une utilité en tant que retards et obstacles si une nation tend à évoluer trop vite.

65 - Cela étant, la difficulté de la vraie science d’économie politique réside non pas seulement dans le besoin de susciter un caractère viril pour tirer parti de la valeur matérielle, mais dans ce fait que, si le caractère viril et la valeur matérielle ne créent la richesse que par leur réunion, ils ont cependant un effet mutuellement destructeur l’un sur l’autre. Car le caractère viril a tendance à ignorer, voire à rejeter, la valeur matérielle : - d’où le mot de Pope :

“Certes, des qualités exigeant la louange,
Davantage vont à ruiner des fortunes qu’à les enfanter.” [20]

Et d’un autre côté, la valeur matérielle tend à saper le caractère viril ; de sorte que notre travail, en l’occurrence, doit examiner quelle preuve existe de l’effet de la richesse sur les esprits de ses possesseurs ; en outre, quel est le genre de personne qui se consacre ordinairement à devenir riche et y réussit ; et le monde doit-il davantage aux riches qu’aux pauvres, que ce soit pour l’influence morale qu’ils ont sur lui, ou pour les grands biens, découvertes et progrès pratiques qu’ils lui apporteraient ? Je puis, cependant, anticiper les conclusions futures et aller jusqu’à déclarer que dans une communauté régulée par les seules lois de l’offre et de la demande, mais protégée de la violence ouverte, les personnes qui deviennent riches sont, en général, industrieuses, résolues, fières, cupides, promptes, méthodiques, raisonnables, dépourvues d’imagination, de sensibilité et ignorantes. Celles qui restent pauvres sont les entièrement sottes, les entièrement sages, [21]] les oisifs, les intrépides, les humbles, les réfléchis, les ternes, les imaginatifs, les sensibles, les bien-informés, les imprévoyants, les pervers irréguliers et impulsifs, l’escroc malhabile, le voleur déclaré et la personne entièrement miséricordieuse, juste et sainte.

66 - Voilà donc pour la richesse. Il nous faut ensuite déterminer la nature du PRIX ; c’est-à-dire de la valeur d’échange et de son expression monétaire.
Notez d’abord, au sujet de l’échange, qu’il ne peut receler de profit. Il n’y a que dans le travail qu’il peut exister du profit - c’est-à-dire “une action en avance,” ou une “action en faveur de” (de proficio). Dans l’échange, il n’existe qu’un avantage, en d’autres termes l’apport d’une position de force ou de pouvoir aux personnes échangeantes. Ainsi, un homme, en semant et en récoltant, transforme une mesure de blé en deux mesures. C’est là du Profit. Un autre, en creusant et en forgeant, transforme une pelle en deux. C’est là du Profit. Mais celui qui a deux mesures de blé veut parfois creuser ; et celui qui a deux pelles veut parfois manger : ils échangent le grain gagné contre l’outil gagné ; et tous deux tirent parti de l’échange ; mais si la transaction est très avantageuse, elle n’engendre pas de profit au sens où rien n’est construit ni produit. Seul ce qui a été construit auparavant est donné à celui qui peut l’utiliser. Si du travail est nécessaire pour effectuer l’échange, ce travail est en réalité impliqué dans la production et, comme tout autre travail, il engendre un profit. Quel que soit le nombre de gens concernés par la fabrication ou la transmission, ils ont part au profit ; mais ni la fabrication ni la transmission ne sont l’échange et dans l’échange même il n’y a pas de profit.

Il peut cependant y avoir acquisition, ce qui est très différent. Si, dans l’échange, un homme peut donner ce qui lui a peu coûté en travail contre ce qui a beaucoup coûté à l’autre, il “acquiert” une certaine quantité du produit du travail de l’autre. Et ce qu’il acquiert, c’est précisément ce que l’autre perd. En termes mercantiles, celui qui acquiert de la sorte est communément réputé avoir “fait un profit” ; et je crois que beaucoup de nos marchands s’imaginent sérieusement qu’il est possible à chacun, d’une façon ou d’une autre, de faire un profit de ce genre. Alors que, du fait de la constitution malheureuse du monde dans lequel nous vivons, les lois de la matière comme du mouvement interdisent très rigoureusement une acquisition universelle de ce genre. Le profit, ou gain matériel, n’est accessible que par la construction ou la découverte ; non par l’échange. À chaque fois que le gain matériel suit l’échange, à chaque plus correspond un moins rigoureusement égal.

Malheureusement pour la science de l’Économie politique, les quantités positives, les plus, forment quelque chose de très positif et vénérable ici-bas, de sorte que chacun aspire à apprendre la science qui engendre des résultats aussi splendides ; alors que les moins ont tendance à se retirer dans les ruelles obscures et dans tels autres lieux ombreux - voire à disparaître entièrement et définitivement à la vue dans la tombe ; d’où la particularité de l’algèbre de cette science, qui en est difficilement lisible ; un grand nombre de ses signes moins étant écrits par le comptable dans une sorte d’encre rouge que la famine amincit et rend étrangement pâle, voire tout à fait invisible pour le temps présent.

67 - La Science de l’Échange, ou, comme on a proposé de l’appeler, paraît-il, de la “Catallactique”, [22] considérée comme celle du gain est par conséquent inopérante ; mais considérée comme celle de l’acquisition, c’est une science très curieuse, qui diffère par ses données et ses bases de toute autre science connue. Ainsi : - Si je puis échanger une aiguille contre un diamant avec un sauvage, la possibilité de le faire dépend ou de l’ignorance par le sauvage des conventions sociales en Europe, ou de son refus d’en profiter, en vendant le diamant à telle autre personne contre davantage d’aiguilles. Si au surplus je rends le marché aussi avantageux que possible en remettant au sauvage une aiguille sans chas (en atteignant ainsi un degré suffisamment satisfaisant d’opération parfaite de la science catallactique), l’avantage pour moi de toute la transaction repose entièrement sur l’ignorance, l’impuissance ou l’indifférence de mon interlocuteur. Qu’on élimine ces dernières et l’avantage catallactique devient impossible. Pour autant, donc, que la science de l’échange est liée à l’avantage d’une seule des personnes qui échangent, elle repose sur l’ignorance ou l’incapacité de l’autre partie. Là où celles-ci disparaissent, celle-là disparaît aussi. Il s’agit par conséquent d’une science fondée sur l’ignorance, et d’un art fondé sur l’absence d’art. Mais tous les autres arts et sciences, sauf celle-ci, ont pour fin l’éradication de l’ignorance et de l’absence d’art qui s’opposent à eux. Cette science-ci, seule entre toutes, doit, par tous les moyens disponibles, promulguer et renforcer l’ignorance qui lui fait face ; sans quoi la science elle-même serait impossible. Elle est donc, tout particulièrement et uniquement, la science de l’obscurité ; sans doute une science bâtarde - non point du tout une divina scientia, mais une science engendrée par un autre père, ce père qui, conseillant à ses enfants de changer les pierres en pain, s’occupe lui-même à changer le pain en pierres et qui, si vous lui demandez un poisson (le poisson ne se trouve pas dans ses domaines) ne peut vous donner qu’un serpent. [23]

68 - La loi générale, donc, s’agissant de l’échange juste ou économique, est simplement celle-ci : Il faut qu’il y ait un avantage (et s’il n’y a avantage que d’un côté, en tout cas pas de désavantage de l’autre) pour les deux parties qui échangent ; et un paiement juste du temps, de l’intelligence, du travail de la personne intermédiaire ayant effectué la transaction (ordinairement appelée marchand) ; et l’avantage existant de part et d’autre, quel qu’il soit, comme le paiement versé à l’intermédiaire doivent être parfaitement connus de toutes les personnes concernées. Toute tentative de dissimulation sous-entend une pratique de la science opposée, ou non-divine, fondée sur l’ignorance. D’où cet autre adage du marchand juif : “Un piquet s’enfonce entre deux pierres jointes, entre vente et achat une faute s’introduit.” [24] Cette jointure particulière des pierres et du bois, dans les rapports commerciaux des hommes entre eux, fut encore mise en avant dans la maison qui devait être détruite - bois et pierres ensemble - quand le livre de Zacharie [25] (plus probablement une épée incurvée) la survola : “la Malédiction qui se répand sur la face de la terre sur tous ceux qui volent et se jugent innocents” aussitôt suivie par la vision de la Grande Mesure ; la mesure “de leur iniquité sur toute la terre” (αυτη η αδικια αυτων εν παση τη γη) portant un couvercle de plomb et la femme, l’esprit de malice, au-dedans ; c’est-à-dire la Malice cachée par la lourdeur et matérialisée extérieurement par une cruauté lourdement établie. “Elle sera établie sur son socle dans le pays de Babel.” [26]

69 - J’ai jusqu’à présent soigneusement veillé à n’employer que le terme “avantage” en parlant d’échange ; mais ce terme inclut deux idées : l’avantage d’obtenir ce dont nous avons besoin et celui d’obtenir ce que nous souhaitons. Les trois-quarts de la demande existant en ce monde sont romantiques ; ils reposent sur des visions, l’idéalisme, les espérances et les affects ; réguler la bourse revient, par essence, à réguler l’imagination et le cœur. Par conséquent, l’analyse correcte de la nature du prix est un problème métaphysique et psychique très complexe ; il arrive qu’il ne puisse être réglé qu’avec passion, comme le fit David dans son estimation de la valeur de l’eau aux portes de Bethléem [27] ; mais ses premières conditions sont les suivantes : - le prix de tout objet est la quantité de travail fournie par celui qui désire ce bien, afin d’en obtenir possession. Ce prix dépend de quatre quantités variables. A, la quantité de désir qu’a l’acheteur pour le bien ; opposée à α, la quantité du souhait que le vendeur a de le garder. B, la quantité de travail que l’acheteur peut fournir, pour obtenir l’objet ; opposée à β, la quantité de travail que le vendeur peut fournir pour le garder. Ces quantités n’opèrent qu’en excès : c’est-à-dire que la quantité de désir (A) renvoie à la quantité de désir pour cet objet-là, dépassant le désir d’autres objets ; et que la quantité de travail (B) signifie la quantité qui peut être réservée à obtenir cet objet sur la quantité nécessaire pour obtenir d’autres biens.

Les phénomènes de prix, en conséquence, sont extrêmement complexes, curieux et intéressants - trop complexes, toutefois, pour que nous les examinions dès maintenant ; chacun d’eux, quand on remonte assez loin, finit par apparaître comme une partie du marché des Pauvres du troupeau (ou “troupeau d’abattoir”), “Si cela vous semble bon, comptez-moi mon salaire ou refusez” - Zach. XI, 12 ; mais comme le prix de chaque chose doit être finalement calculé sous forme de travail, il est nécessaire de définir la nature de cet étalon.

70 - Le travail est le combat de la vie d’un homme contre un adversaire ; - le terme “vie” inclut son intellect, son âme et sa force physique et il se bat contre la question, la difficulté, l’épreuve ou la force matérielle.

Le travail est d’un ordre plus ou moins élevé, selon qu’il inclut plus ou moins des éléments de la vie : et le travail de bonne qualité, de tout ordre, inclut toujours autant d’intellect et de sentiment que nécessaire pour réguler pleinement et harmonieusement la force physique.

S’agissant de la valeur et du prix du travail, il est nécessaire de toujours comprendre le travail d’un rang et d’une qualité donnée, comme nous parlerions d’or et d’argent d’un titre donné. Le mauvais travail (c’est-à-dire sans cœur, inexpérimenté ou insensé) ne peut être évalué ; il en va comme d’un or de douteux aloi, ou de fer défectueux. [28]

La qualité et le genre de travail étant donnés, sa valeur, comme celle de toutes les autres choses valables, est invariable. Mais la quantité qu’il faut en donner pour d’autres biens est variable : pour estimer cette variation, le prix d’autres objets doit toujours être compté par la quantité de travail ; et non le prix du travail par la quantité des autres biens.

71 - Ainsi, que nous voulions planter un jeune pommier en terrain rocheux, cela nous prendra peut-être deux heures de travail ; en terrain meuble, peut-être rien qu’une demi-heure. Supposons que la terre soit aussi bonne pour l’arbre dans l’un et l’autre cas. Dans ce cas, la valeur de l’arbre planté en deux heures n’est aucunement plus grande que celle de l’arbre planté en une demi-heure. L’un ne donnera pas plus de fruit que l’autre. En outre, une demi-heure de travail est aussi valable qu’une autre ; pourtant, l’un des arbres a coûté quatre de ces unités, l’autre une seule. Or l’exposition convenable de ce fait, ce n’est pas que le travail en sol dur est meilleur marché qu’en sol meuble ; mais que l’arbre y est plus cher. La valeur d’échange pourra ensuite dépendre ou pas de ce fait. Si d’autres ont abondance de sol meuble où planter, ils ne se soucieront pas de nos deux heures de travail dans le prix qu’ils offriront pour la plante située sur la roche. Et si, par ignorance botanique, nous avons planté un ako [29] au lieu d’un pommier, sa valeur d’échange sera négative ; encore moins proportionnelle au travail fourni.

Ce qu’on appelle couramment un travail bon marché signifie donc, en réalité, que celui-ci doit triompher de nombreux obstacles ; de sorte qu’il faut beaucoup de travail pour produire un petit résultat. Mais on ne devrait jamais parler de travail bon marché ; mais de la cherté de l’objet pour lequel on travaille. Il serait aussi rationnel de dire que la marche est bon marché sous prétexte que nous avons dû parcourir seize kilomètres pour rentrer dîner chez nous, que de dire que le travail était bon marché parce que nous avons dû travailler dix heures pour gagner ce dîner.

72 - Le dernier mot à définir est “Production”.

J’ai jusqu’ici parlé de tout travail comme profitable ; parce qu’il est impossible de considérer sous le même chef la qualité ou valeur du travail et son but. Mais le travail de la meilleure qualité peut avoir des buts variés. Il peut être constructif (“recueillant” de con et struo) comme l’agriculture ; insignifiant, comme la taille de pierres précieuses ; ou destructeur (“éparpillant” de de et struo) comme la guerre. Il n’est pas toujours facile, cependant, de prouver qu’un travail apparemment insignifiant l’est réellement [30] ; en général, la formule reste valable : “Qui n’amasse pas dissipe” [31] ; ainsi, l’art du joaillier est sans doute très nuisible en ce qu’il flatte un orgueil gauche et inélégant. De sorte que je crois finalement que presque tous les travaux pourraient être divisés, pour aller vite, entre travail positif et négatif : positif, celui qui suscite la vie ; négatif, celui qui produit la mort ; le travail le plus directement négatif étant le meurtre et le plus directement positif le fait d’engendrer et élever des enfants : de sorte que dans la mesure précise où le meurtre est haïssable, du côté négatif de l’oisiveté, dans ce degré exact, engendrer des enfants est admirable, du côté positif de l’oisiveté. Raison pour laquelle, et à cause de l’honneur qu’il y a à élever [32] des enfants, si l’on dit de l’épouse qu’elle est la vigne (pour la gaieté) les enfants sont la branche d’olivier, pour la louange : non seulement pour la louange, mais pour la paix (car les familles nombreuses ne peuvent être élevées qu’en temps de paix) : quoique, par la suite, en s’étendant et en voyageant dans diverses directions, ils distribuent la force, ils soient pour la famille la force, comme des flèches dans la main d’un géant - en frappant ici et tout là-bas.

Le travail étant donc varié par ses résultats, la prospérité de toute nation est exactement proportionnelle à la quantité de travail qu’elle consacre à obtenir et employer les moyens de vie. Notez que je dis - obtenir et employer ; c’est-à-dire pas seulement en produisant sagement, mais en distribuant et consommant sagement. Les économistes s’expriment ordinairement comme s’il n’y avait aucun bien dans la simple consommation. [33]. Tout au contraire, la consommation absolue est la fin, la couronne, et la perfection de la production ; et une sage consommation est un art beaucoup plus difficile qu’une sage production. Vingt personnes peuvent gagner de l’argent mais une seule saura l’utiliser ; et la question vitale, pour l’individu et pour la nation, n’est jamais “combien gagnent-ils ?” mais “à quoi consacrent-ils leur argent ?”

73 - Le lecteur se sera peut-être étonné de la modeste référence faite jusqu’à présent au “capital” et à ses fonctions. C’est ici le lieu de les définir.

Le capital signifie “tête, source, ou matériel racinaire” - c’est le matériel grâce à quoi un bien dérivé ou secondaire est produit. Il n’est capital au sens strict (caput vivum et non caput mortuum) [34] que lorsqu’il produit ainsi quelque chose de différent de lui. C’est une racine, qui ne remplit sa fonction vitale que lorsqu’elle produit autre chose qu’une racine, à savoir un fruit. Ce fruit produira à terme des racines ; ainsi, tout le capital vivant finit par reproduire du capital ; mais le capital qui ne produit que du capital est une racine qui ne produit qu’une racine ; un bulbe se muant en bulbe, jamais en tulipe ; une graine se muant en graine, jamais en pain. L’économie politique d’Europe s’est jusqu’ici vouée entièrement à la multiplication ou (pis encore) à l’accumulation des bulbes. Elle n’a jamais vu, ni conçu, une chose comme une tulipe. Bien plus, il aurait pu s’agir de bulbes bouillis - de bulbes en verre - d’ampoules du prince Rupert [35] parachevées sous forme de poudre (si seulement c’était de la poudre de verre et non de la poudre à canon !) dans le but ou sens - quels qu’ils soient - qu’emploient les économistes pour définir les lois de l’accumulation. Nous allons tenter d’en avoir une notion plus précise.

Le type le meilleur et le plus simple de capital est une charrue bien faite. Or si cette charrue ne faisait qu’engendrer d’autres charrues, tel un polype - quand même le grand amas de charrue polypéenne scintillerait au soleil, il aurait perdu sa fonction de capital. Il ne devient un vrai capital que grâce à un autre genre de splendeur - quand il apparaît splendescere sulco [36], brillant dans le sillon ; plutôt par une diminution de sa substance, que par addition, via ce noble frottement. Et la question centrale à adresser à chaque capitaliste et à chaque nation, n’est pas “combien de charrues avez-vous ?” mais “où sont vos sillons ?” ; non pas “avec quelle rapidité ce capital se reproduira-t-il ?” mais “que fera-t-il pendant la reproduction ?” Quelle substance fournira-t-il, qui soit bonne pour la vie ? quel travail construira-t-il, qui protège la vie ? s’il n’y en a pas, sa propre reproduction est inutile - si elle est pire qu’inexistante - (car le capital peut détruire la vie comme la soutenir) sa propre reproduction est pire qu’inutile ; il s’agit d’une simple avance de la part de Tisiphone, sur une hypothèque - pas d’un profit, en aucune façon.

74 - Pas d’un profit, comme l’avaient bien vu les anciens, tel que l’illustre Ixion [37] ; car le capital est la tête, ou la source de la richesse - le réservoir de la richesse, comme les nuages sont les réservoirs de la pluie ; mais quand les nuages sont sans eau [38] et n’engendrent que des nuages, ils ne s’ouvrent que sur la colère, au lieu de pluie, et sur les éclairs au lieu de récolte ; aussi dit-on d’Ixion qu’il invita d’abord ses amis à un banquet puis les fit tomber dans une fosse enflammée ; qui est le modèle de la tentation des richesses ouvrant sur un tourment d’emprisonnement - un tourment dans une fosse (telle aussi la mine d’argent de Demas [39] après quoi, pour montrer la rage de richesse passant du désir du plaisir au désir de pouvoir, mais un pouvoir mal compris, Ixion dit-on désira Junon et au lieu d’elle, s’unissant à un nuage ou phantasme [40], il engendra les Centaures ; le pouvoir de la simple richesse étant par lui-même comme l’étreinte d’une ombre - sans réconfort (de même Éphraïm se repaît de vent et pourchasse le vent d’est” [41] ; ou “ce qui n’est pas” - Pr. XXIII, 5 ; ou encore le Géryon de Dante, le modèle du fraudeur avaricieux, en volant, rassemble-t-il l’air à l’aide de griffes rétractiles, - l’aer a se raccolse,” [42]) sinon dans sa progéniture, mélange de la nature humaine et brutale : humaine par la sagacité - utilisant l’intellect et la flèche ; mais brutale par le corps et le sabot, pour consommer et piétiner. Péché pour lequel Ixion finit par être lié à une roue - enflammée et mordante, qui roule dans l’air pour l’éternité - ; le symbole du travail humain quand il est égoïste et stérile (perpétué très avant dans le Moyen Âge sous la forme de la roue de la fortune) ; la roue qui ne recèle ni souffle ni esprit, actionnée par le seul hasard ; alors que de tout vrai travail la vision d’Ézéchiel est véridique ; que l’esprit de la créature vivante est dans les roues, et là où vont les anges, là aussi les roues les accompagnent ; mais elles ne se déplacent pas autrement. [43]

75 - Cela étant la vraie nature du capital, il en résulte qu’il y a deux types de vraie production, qui ont toujours cours dans un État actif : l’une de semence et l’autre de nourriture ; ou de production pour le Sol et pour la Bouche ; qui toutes deux sont jugées n’être, par les personnes cupides, qu’une production destinée au grenier ; alors que la fonction de ce dernier n’est qu’intermédiaire et de conservation, et trouve sa raison d’être dans la distribution ; sans quoi, elle aboutit à la moisissure et à nourrir des rats et des vers. Et dans la mesure où la Production n’est utile que si l’on a l’espoir d’une récolte, toute production essentielle est destinée à la Bouche ; et n’est évaluée, en dernier lieu, que par la Bouche ; d’où il résulte, comme je l’ai dit plus haut, que la consommation est le couronnement de la production ; et la richesse d’une nation ne peut s’estimer que par ce qu’elle consomme.

L’absence de perception claire de cette réalité est l’erreur capitale, qui entraîne un gros intérêt et revenu d’erreur parmi les économistes politiques. Leurs esprits sont sans cesse obnubilés par le gain d’argent pas par le gain pour la bouche ; et ils sombrent dans toutes sortes de filets et de chausse-trapes, éblouis par le scintillement des pièces comme les oiseaux par le miroir aux alouettes ; ou plutôt (car ils ne ressemblent guère aux oiseaux par ailleurs) ils sont comme des enfants qui tentent de sauter sur la tête de leurs propres ombres ; le gain d’argent n’est que l’ombre du vrai gain, qui est l’humanité.

76 - Le but ultime de l’économie politique, c’est donc de trouver une bonne méthode de consommation, et une grande quantité de celle-ci : en d’autres termes, de tout utiliser et de l’utiliser noblement ; qu’il s’agisse d’une substance matérielle, d’un service ou d’un service fabriquant une substance. La plus étrange erreur de tout l’ouvrage de M. Mill (que lui a d’abord inspirée Ricardo) c’est sa tentative de faire le départ entre service direct et indirect, et l’affirmation subséquente qu’une demande de biens n’est pas une demande de travail (I, v, 9 etseq.). Il distingue entre les ouvriers employés pour dessiner un parc d’agrément et ceux qui fabriquent du velours ; il déclare que, pour les classes laborieuses, il y a une différence matérielle entre ces deux façons, pour le capitaliste, de dépenser son argent ; parce que l’emploi des jardiniers est une demande de travail, alors que l’achat de velours ne l’est pas. [44] Erreur aussi colossale que bizarre. Il n’est certes pas indifférent à l’ouvrier qu’on lui demande de manier sa faux dans les brises printanières ou de conduire la navette dans un air pestilentiel ; mais pour autant que sa poche est concernée, cela lui indiffère absolument qu’on lui ordonne de tisser du velours vert, avec des graines et une faux, ou du velours rouge, avec de la soie et des ciseaux. Et cela ne le concerne pas davantage si, une fois le velours fabriqué, nous le consommons en le foulant aux pieds ou en le portant, tant que notre consommation en est entièrement égoïste. Mais si notre consommation doit être en quelque façon non-égoïste, non seulement est-il intéressé par notre façon de consommer les articles que nous demandons, mais aussi par le genre d’article que nous demandons en vue de la consommation. De même (si l’on revient un instant à la grande théorie de M. Mill sur la quincaillerie [45]) : il importe autant que de la limaille, s’agissant du profit immédiat de l’ouvrier, que je l’emploie à faire pousser une pêche ou à forger un obus ; mais c’est la manière probable dont je consommerai ces articles qui fait toute la différence. Admettez qu’elle soit dans les deux cas “non-égoïste” et la différence, pour lui, est capitale selon que j’entre dans sa chaumière pour donner la pêche à son enfant malade ou que je balance l’obus par la cheminée pour faire sauter son toit.

Le pis, pour le paysan, c’est que la consommation de la pêche par le capitaliste a toutes chances d’être égoïste, alors que celle de l’obus sera distributive [46] ; mais dans tous les cas, le fait brut et général est qu’en vertu des principes commerciaux catallactiques, il faut que le toit de quelqu’un saute pour accomplir le destin de la bombe. Vous pouvez produire pour votre voisin, à votre guise, du raisin ou de la mitraille ; il en fera autant à votre intention, selon l’échange catallactique, et vous récolterez chacun ce que vous avez semé. [47]

77 - C’est donc le mode et le résultat de la consommation qui sont les vrais critères de la production. Celle-ci ne consiste pas à fabriquer laborieusement des choses quelconques, mais des choses qui rendent service en étant consommées ; la question, pour la nation, n’est pas de savoir quel est le nombre de ses travailleurs, mais de savoir combien de vie elle suscite. Car, de même que la consommation est le but et la fin de la production, de même la vie est le but et la fin de la consommation.

J’ai laissé au lecteur le soin de méditer cette question il y a deux mois, en préférant le voir la résoudre lui-même plutôt que de lui énoncer sèchement ma réponse. Mais à présent que nous avons suffisamment ameubli le terrain (et j’approfondirai ailleurs les détails soulevés par les diverses questions posées ici car ils trop compliqués pour être discutés dans les pages d’un périodique), je désire pour clore la série des articles introductifs, établir clairement ce seul grand fait : IL N’Y A DE RICHESSE QUE LA VIE. La vie, dans toutes ses capacités d’amour, de joie et d’admiration. Le plus riche pays est celui qui nourrit le plus grand nombre d’êtres humains nobles et heureux ; l’homme le plus riche est celui qui, ayant réalisé au maximum les potentialités de sa vie, possède aussi l’influence bénéfique la plus large, par sa personne et par ses biens, sur la vie d’autrui.

Étrange économie politique ; la seule, cependant, qu’il y eut jamais ou qu’il peut y avoir : toute économie politique fondée sur l’intérêt personnel [48]l n’est que l’accomplissement de celle qui provoqua jadis un schisme dans la Police des anges et la ruine dans l’Économie du Ciel.

78 - “Le plus grand nombre d’êtres humains nobles et heureux.” Mais la noblesse est-elle compatible avec le nombre ? Oui, non seulement compatible, mais essentielle. Le maximum de vie ne peut s’atteindre que par le maximum de vertu. À cet égard, la loi de la population humaine diffère entièrement de celle de la vie animale. La multiplication des animaux n’est contenue que par la nécessité de se nourrir et l’hostilité des prédateurs ; la population du moucheron est restreinte par la faim de l’hirondelle et celle de l’hirondelle par la rareté des moucherons. L’homme, considéré comme un animal, est en effet limité par les mêmes lois : la faim, ou la peste, ou la guerre sont les seules restrictions nécessaires à sa multiplication - des restrictions efficaces jusqu’ici - son étude principale ayant été dévolue à la façon de se détruire le plus rapidement, ou de ravager ses demeures, et son expertise la plus haute consacrée à répandre la famine, semer la peste, ou brandir l’épée. Mais, si on la tient pour différente de celle de l’animal, sa multiplication n’est pas limitée par ces lois. Elle n’est limitée que par les limites de son courage et de son amour. Tous deux ont leurs bornes ; et il le faut ; l’espèce humaine a ses bornes aussi ; mais celles-ci n’ont pas encore été atteintes, ni ne le seront pour des siècles.

79 - De tous les domaines de la pensée humaine, je n’en sais pas d’aussi mélancolique que celui des spéculations des économistes politiques sur la démographie. On propose d’augmenter le salaire de l’ouvrier pour améliorer sa condition. “Mais non, déclare l’économiste, si vous augmentez son salaire, soit il se reproduira jusqu’à atteindre le degré de misère précis où vous l’avez trouvé ou il boira son salaire.” Il le fera. Je le sais. Qui lui a donné cette volonté ? Supposez qu’il se soit agi de votre fils, dont vous m’ayez déclaré que vous n’osez pas l’engager dans votre entreprise, ni même lui verser son juste salaire d’ouvrier, parce que si vous le faisiez il mourrait d’ivrognerie et laisserait une dizaine d’enfants aux soins de la paroisse. “Qui a donné ces dispositions à votre fils ?” m’enquerrais-je. Les tient-il de l’inné ou de l’acquis ? Il faut qu’elles lui viennent de l’un ou l’autre ; et il en va des pauvres comme de lui. Soit ces pauvres sont d’une espèce essentiellement différente de la nôtre, et irrécupérables (ce que je n’ai encore entendu personne dire ouvertement, même si on semble souvent le laisser entendre) ou bien, grâce aux attentions dont nous avons nous-mêmes profité, nous pouvons les rendre aussi maîtres d’eux et aussi sobres que nous - aussi sages et dépassionnés - nous qui sommes des modèles difficiles à imiter. “Mais, répond-on, ils ne peuvent être éduqués.” Pourquoi non ? C’est précisément le nœud du problème. Les personnes charitables supposent que le pire crime des riches est de refuser au peuple sa nourriture ; et le peuple réclame à grands cris sa nourriture, retenue par la malhonnêteté, au Seigneur des Multitudes. [49] Hélas ! ce n’est pas la nourriture dont le refus est le plus cruel, ou dont la demande soit la plus justifiée. La vie vaut plus que la nourriture [50]. Les riches refusent non seulement la nourriture aux pauvres ; ils leur refusent la sagesse ; ils leur refusent la vertu ; ils leur refusent le salut. Vous brebis sans pasteurr [51], ce n’est pas la pâture qui vous a été refusée, mais la Présence. La nourriture ! peut-être votre droit à celle-ci serait-il défendable ; mais il faut en défendre d’autres avant. Réclamez les miettes tombées de la table si vous voulez ; mais réclamez-les comme des enfants, pas comme des chiens ; réclamez votre droit à être nourris, mais réclamez plus fort votre droit à être saints, parfaits et purs.

C’est là employer d’étranges paroles au sujet de travailleurs ! “Quoi ! saints ; sans longues robes ni chrêmes ; ces êtres aux vestons et aux propos grossiers ; voués à un service anonyme, déshonoré ? Parfaits ! - ceux-ci, aux yeux ternes et aux membres tors, aux esprits lentement éveillés ? Purs ! ceux-ci, aux désirs sensuels et aux pensées serviles ; sales de corps et vils d’âmes ?” Il se peut ; pourtant, tels qu’ils sont, ce sont les êtres les plus saints, les plus parfaits, les plus purs que la Terre puisse montrer à présent. Ils sont peut-être ce que vous avez dit ; mais dans ce cas, ils sont encore plus saints que nous qui les avons abandonnés à ce sort.

Mais que peut-on faire pour eux ? Qui peut vêtir - enseigner - contenir leurs multitudes ? Quelle fin peuvent-ils connaître, sinon se consommer les uns les autres ?

J’espère une autre fin, mais sans l’attendre d’aucun des trois remèdes à la surpopulation habituellement suggérés par les économistes.

80 - Ces trois-là sont, en bref, le colonialisme ; la mise en culture de friches ; ou la quasi prohibition du mariage.

Les deux premiers de ces expédients se contentent d’éluder ou de retarder le problème. Il se passera longtemps, en effet, avant que le monde ait été entièrement colonisé et ses déserts tous mis en culture. Mais la question radicale n’est pas de savoir combien de surface de terre habitable il y a ici-bas, mais combien d’êtres humains doivent être entretenus sur un espace donné de terre habitable.

Notez que je dis doivent être, pas combien peuvent être. Ricardo, avec son inexactitude habituelle, définit ce qu’il appelle le “taux naturel de salaire” comme étant “celui qui entretiendra le travailleur.” [52] Entretenir, certes ! mais comment ? telle fut la question que me posa sur le champ une travailleuse auquel j’avais lu le passage. Je vais développer sa question. “L’entretiendra, comment ?” Et d’abord, pour quelle durée de vie ? Dans une quantité donnée de personnes bien nourries, combien doivent être vieilles - combien jeunes ? c’est-à-dire : mettrez-vous en place leur entretien de manière à les tuer rapidement - disons à trente ou trente-cinq ans en moyenne, y compris les décès des enfants maladifs ou sous-alimentés ? - ou de manière à leur permettre de vivre une vie naturelle ? Vous nourrirez un plus grand nombre dans le premier cas [53], du fait de la succession rapide des générations ; sans doute un nombre d’êtres plus heureux dans le second : lequel M. Ricardo considère-t-il comme étant leur état naturel et auquel correspond le taux naturel de salaire ?

Mais encore : un terrain qui ne peut entretenir que dix personnes paresseuses, ignorantes et imprévoyantes en entretiendra trente ou quarante d’intelligentes et industrieuses. Lequel de ces deux états est leur état naturel et auquel le taux naturel de salaires correspond-il ?

Mais encore : si un terrain entretient quarante personnes dans une ignorance industrieuse ; et si, las de cette ignorance, ils confient à dix d’entre eux le soin d’étudier les propriétés des cônes et les dimensions des étoiles ; le travail de ces dix personnes étant retranché de celui du sol doit soit tendre vers l’accroissement de la nourriture en quelque manière transitoire ou bien les personnes réservées à ces buts astronomiques et coniques doivent mourir de faim ou bien encore il faut que quelqu’un meure de faim à leur place. Quel est donc le taux naturel de salaire des gens de science et comment ce taux est-il lié ou mesure-t-il leur productivité inversée ou transitoire ?

Mais encore : si le sol entretient d’abord quarante ouvriers dans une humeur pieuse et paisible, mais qu’ils deviennent avec le temps si querelleurs et impies qu’il leur faut en isoler cinq pour examiner et régler leurs querelles ; dix, armés jusqu’aux dents avec des instruments coûteux pour imposer les décisions ; et cinq, pour rappeler à tous de façon éloquente l’existence d’un Dieu ; quel en sera le résultat sur la productivité générale, et quel est le “taux naturel des salaires” des travailleurs méditatifs, des musclés et des oraculaires ?

81 - Je laisse aux disciples de M. Ricardo le soin de discuter ou d’écarter ces questions, à leur guise, et je m’attache à énoncer les faits principaux liés à l’avenir probable des classes ouvrières sur lequel s’est brièvement penché M. Mill. Le présent chapitre et le précédent de cet auteur diffèrent des écrits habituels des économistes politiques en ce qu’il y attribue quelque valeur au cadre naturel et exprime du regret devant la probable destruction du paysage. Mais nous pouvons épargner nos angoisses à ce sujet. Les hommes ne sauraient boire la vapeur ni manger la pierre. Le maximum de population sur un espace de terre donné implique aussi un maximum relatif de légumes comestibles, pour les hommes ou le bétail ; il implique un maximum d’air pur ; et d’eau pure. En conséquence : un maximum de forêt, pour transformer l’air et de terrain pentu, protégé par l’herbage de la chaleur extrême du soleil, pour alimenter les courants. Toute l’Angleterre peut, si elle en décide ainsi, devenir une ville de manufactures ; et les Anglais, en se sacrifiant au bien de l’humanité entière, peuvent vivre des vies amoindries dans le bruit, l’obscurité et les funestes exhalaisons. Mais le monde entier ne saurait devenir une usine ni une mine. Aucune quantité d’inventivité ne rendra jamais le fer digestible aux multitudes ni ne substituera l’hydrogène au vin. Ni l’avarice ni la rage des hommes ne les nourrira jamais ; et quand même les pommes de Sodome et les raisins de Gomorrhe orneraient temporairement leurs tables des mets de choix des cendres et du nectar des aspics, tant que les hommes vivront de pain, les vallées éloignées rieront recouvertes de l’or de Dieu et les cris de Ses heureuses multitudes résonneront autour du pressoir et du puits.

82 - Nos économistes plus sentimentaux n’ont pas davantage besoin de redouter une trop large extension des complexités de l’agriculture mécanisée. La présence d’une population sage implique la recherche de la félicité comme celle de la nourriture ; et aucune population ne peut atteindre son maximum de développement sans cette sagesse qui s’ébat sur les lieux habitables de la Terre [54]. Le désert a sa place et sa mission ; le moteur éternel, dont la bielle est l’axe terrestre, la pulsation l’année terrestre et dont le souffle est l’océan continuera d’attribuer impérieusement aux royaumes déserts cernés de roches incultivables, librement balayés de sables, leurs pouvoirs de gel et de feu : mais les zones et terres intermédiaires, habitables, seront d’autant plus belles qu’elles sont habitées. Le désir du cœur est aussi la lumière des yeux. [55]. Nul cadre n’est continûment et inlassablement aimé, sinon celui qu’enrichit le joyeux travail de l’homme ; paisible aux champs ; beau au jardin ; fécond au verger ; précis, doux et abondant dans la ferme ; résonnant des voix d’une existence dynamique. Nulle atmosphère n’est douce qui est silencieuse ; elle n’est douce qu’emplie des courants ténus de bruits de fond - les trilles des oiseaux, les murmures et la stridulation des insectes, les mots graves des hommes et les sopranos têtus de l’enfance. À mesure que s’apprend l’art de la vie, on découvrira finalement que toutes les belles choses sont aussi nécessaires ; la fleur sauvage au bord du chemin, autant que le blé bien soigné ; et les oiseaux et créatures sauvages de la forêt autant que le bétail bien soigné ; car l’homme ne vit pas que de pain, mais aussi de la manne du désert ; de chaque parole merveilleuse et de l’œuvre inconnaissable de Dieu. [56].5 Heureux en ce qu’il ne les connaissait pas, pas plus que ses pères ; et celle-ci autour de lui s’élance vers l’infini, stupéfaction de son existence.

83 - Notez, enfin, que tout progrès effectif vers cette vraie félicité de l’espèce humaine doit être le fruit de l’effort individuel, non pas public. Certaines mesures générales peuvent aider, certaines lois, refondues, guider un tel progrès ; mais les mesures et les lois qui doivent être déterminées les premières sont celles du foyer de chacun. Nous entendons les personnes sensées recommander sans cesse à leurs prochains qui se plaignent (d’ordinaire moins bien placés dans le monde qu’eux-mêmes) de se “satisfaire de la place que la Providence leur a attribuée.” [57] Il y a peut-être des conditions de vie dont la Providence n’a aucune intention que les gens se satisfassent obligatoirement. Pourtant, cette maxime est dans l’ensemble une bonne maxime ; mais elle est surtout destinée à l’usage privé. Que votre prochain soit, ou ne soit pas satisfait de sa position, ce n’est pas votre affaire ; mais il vous appartient tout à fait d’être satisfait de la vôtre. Ce qu’il faut surtout à l’Angleterre, pour le moment, c’est montrer la quantité de plaisir qui peut s’obtenir par une compétence logique, bien administrée, modeste, déclarée et laborieuse. Nous avons besoin d’exemples de gens qui, laissant au Ciel le soin de décider s’ils doivent s’élever dans le monde, décident pour ce qui les concerne qu’ils y seront heureux et qui ont résolu de chercher - non pas une plus grande richesse, mais de plus simples plaisirs ; non pas une plus haute fortune, mais une félicité plus profonde ; en faisant de la maîtrise de soi le premier bien à maîtriser ; en trouvant leur honneur dans l’innocente fierté et les calmes intérêts de la paix.

Humble paix dont il est écrit, “justice et paix s’embrassent” [58] ; et que le fruit de la justice est semé dans la paix pour ceux qui produisent la paix” [59] ; pas les “faiseurs de paix” dans l’acception commune - les conciliateurs de querelles ; (bien que cette fonction découle de la plus grande ) ; mais les Créateurs de paix ; les Donneurs de Calme. Que vous ne pouvez donner, à moins de l’avoir d’abord acquis ; et ce gain n’est pas de ceux qui suivront assurément n’importe quel type d’affaires, comme on dit. Aucune forme de gain n’est plus improbable, les affaires étant (comme l’illustrent toutes les langues - πωλειν de πελω, πρασισ de περαω, venire, vendre et vénal de venio etc.) essentiellement agitées - et trop souvent litigieuses - ; ayant un esprit de corbeau pour aller de-ci de-là, comme à la charogne ; alors que les oiseaux se nourrissant d’olives ou les apportant cherchent où reposer leurs pattes [60] ; ainsi dit-on de la Sagesse qu’elle “a construit sa maison et taillé ses sept piliers ;” [61] et bien qu’elle doive souvent attendre longtemps devant la porte, même lorsqu’elle doit quitter sa maison et voyager, ses chemins sont de paix, eux aussi.

84 - Pour nous, en tout cas, son travail doit commencer dès la porte : toute vraie économie est le “Droit de la maison”. Efforcez-vous de rendre ce droit strict, simple, généreux : ne gaspillez rien et ne retenez rien. Ne vous souciez nullement de faire fructifier l’argent mais souciez-vous d’en profiter beaucoup ; en vous rappelant toujours ce grand fait, palpable, indéniable - la règle et la racine de toute économie - que ce qu’une personne a, l’autre ne peut l’avoir ; et que chaque atome de substance, de quelque sorte que ce soit, utilisée ou consommée, est autant de vie humaine dépensée ; si elle aboutit à sauver la vie actuelle, ou à l’augmenter, elle est bien dépensée, mais sinon, c’est autant de vie empêchée ou autant d’assassinée. Dans tout achat, considérez, d’abord quelle est la condition d’existence que vous provoquez chez les producteurs de ce que vous achetez ; deuxièmement, si la somme payée est juste pour le producteur, et si elle parvient bien entre ses mains, en bonne proportion [62] ; troisièmement, à quel degré d’utilisation claire, en nourriture, savoir ou joie, ce que vous avez acheté peut être consacré ; et quatrièmement, à qui et de quelle manière il peut être le plus rapidement et utilement distribué ; en insistant sur une transparence complète et une exécution inflexible dans toutes les tractations quelles qu’elles soient ; et dans tous les actes, sur la perfection et la beauté de l’accomplissement ; en particulier sur le raffinement et la pureté de tous les biens commercialisables ; en guettant en même temps toutes les manières d’acquérir ou d’enseigner la puissance du simple plaisir ; et de montrer “ ὅσον ἐν μαλάχῃ τε καὶ ἀσφοδέλῳ μέγ᾽ ὄνειαρ” [63] - que la somme du plaisir ne dépend pas de la quantité des choses goûtées, mais de la vivacité et de la patience du goût.

85 - Et si, songeant honnêtement et autant qu’il faut à ces choses, il semble que le genre d’existence à laquelle les hommes sont aujourd’hui appelés par chaque plaidoyer de la pitié et chaque argument du droit court le risque de n’être pas, pour quelque temps au moins, une vie luxueuse ; demandez-vous si, même à supposer que ce luxe soit innocent, aucun de nous viendrait à le désirer, si nous voyions clairement devant nous la souffrance qui l’accompagne en ce monde. Le luxe est en vérité possible à l’avenir - innocent et exquis ; le luxe pour tous, et par le concours de tous ; mais le luxe pour l’heure ne peut être apprécié que par l’ignorant ; l’être le plus cruel de ce monde ne pourrait s’asseoir à son festin, à moins d’avoir un bandeau sur les yeux. Soulevez hardiment le voile ; affrontez la lumière ; et si, à ce stade, la lumière de l’œil ne peut parvenir qu’à travers les larmes et la lumière du corps [64] à travers le cilice, continuez à pleurer, en portant une précieuse semence jusqu’à ce que vienne l’heure, et le royaume, où le don du pain et le legs de la paix du Christ appartiendront “au dernier comme au premier” ; lorsque, pour les multitudes divisées des méchants et des las, il y aura une réconciliation plus sainte que celle de l’étroit foyer, et une calme économie, quand les Méchants cesseront, non d’être troublés mais de troubler - et que les Épuisés seront en repos [65]

Notes

[1“Au sujet de la valeur” (NdT).

[2Le manuscrit se poursuit ainsi : “La plupart des gens confondent la valeur d’une chose avec son prix (ce qui revient à estimer les vertus thérapeutiques d’un médicament en fonction du tarif de l’apothicaire) ; ils confondent la richesse (ou les possessions constituant le bien-être d’un individu) avec les biens qui vous donnent pouvoir sur autrui ; enfin, ils confondent la production, ou le profit, qui est une augmentation des possessions du monde, avec l’acquisition ou le gain, qui est une augmentation des possessions d’une personne grâce à la réduction de celles d’autrui. Ce dernier mot, production, qu’on pourrait(...) “ (Cook and Wedderburn, XVII, 77) (NdT)

[3Livre I, chap. iv. s. 1. Pour gagner du temps, mes renvois ultérieurs au travail de M. Mill se feront par chiffres seulement, par exemple I, iv, 1. Édité en 2 volumes in-8°, Parker, 1848.(NdA)

[4Si M. Mill avait voulu montrer la différence de résultat entre consommation et vente, il aurait dû représenter le marchand de quincaillerie comme utilisant ses propres marchandises au lieu de les vendre ; de même, le marchand d’argenterie comme utilisant ses propres marchandises au lieu de les vendre. L’eût-il fait, il aurait éclairci sa position, sans la rendre plus tenable ; et peut-être est-ce la position qu’il désirait vraiment adopter, modifiant tacitement sa théorie, énoncée ailleurs et dont la suite de cet essai démontrera qu’elle est fausse, à savoir que la demande de marchandises n’est pas une demande de travail. Mais, malgré l’examen le plus attentif dudit paragraphe, je ne puis déterminer s’il s’agit d’un pur et simple sophisme ou de la moitié d’un sophisme étayée par la totalité d’un plus gros sophisme ; aussi considèrerai-je ici gentiment qu’il s’agit d’un unique sophisme.(NdA)

[5La question complète se formule ainsi : “L’économie politique n’a aucun rapport avec l’estimation comparative des différents usages au regard du philosophe ou du moraliste”. La distinction dont se soucie Mill ici est celle existant entre valeur d’usage et valeur d’échange. La distinction fut définie par Smith le premier. (NdT)

[6J’emprunte à M. Helps son estimation dans son essai sur la Guerre. (NdA) [Sir Arthur Helps (1813-75), Friends in Council, 1859].

[7De même, quand les vases d’Espagne d’argent ouvragé furent pulvérisés par nos officiers des douanes parce que les lingots pouvaient être importés sans droits, au contraire des œuvres de l’esprit, la hache qui les fracassa fut-elle productive ? - et l’artiste qui les créa improductif ? Ou encore : si la hache du bûcheron est productive, en va-t-il de même de celle du bourreau ? De même si le chanvre d’un cable est productif, la productivité du chanvre d’un licol ne dépend-elle pas davantage de son application morale que matérielle ? (NdA)

[8J’entends par filigrane, en général, un ornement reposant sur la complication, pas sur l’art. (NdA)

[9Personnage de la Mégère apprivoisée de Shakespeare ; “Demos” veut dire “peuple” en grec. (NdT)

[10Ces déclarations semblent brutales dans leur brièveté ; on les trouvera de la plus grande importance une fois développées. Ainsi, dans l’exemple ci-dessus, les économistes n’ont jamais compris que la disposition à acheter est un élément entièrement moral de la demande : en d’autres termes, quand on donne une demi-couronne à un homme, il dépendra de sa disposition qu’il s’en trouve riche ou pauvre - qu’il achète la maladie, la ruine et la haine, ou qu’il achète la santé, le progrès et l’amour familial. Ainsi l’agrément ou la valeur d’échange de tout bien offert dépend de la production, non pas seulement de ce bien, mais de ceux qui l’achètent ; par conséquent de l’éducation des acheteurs, et de tous les éléments moraux grâce à quoi se forme leur disposition à acheter telle ou telle chose. Je vais illustrer et développer les conséquences ultimes de chacune de ces définitions en son lieu ; on ne peut pour l’heure que les donner avec la plus grande brièveté ; car pour présenter le sujet de manière cohérente au lecteur en une fois, j’ai réuni les définitions introductives de quatre chapitres ; c’est-à-dire celui consacré à la Valeur (Ad valorem) ; au Prix (Trente deniers) ; à la Production (Démeter) et à l’Économie (Le droit de la maison).(NdA)

[11Ruskin entend montrer la fausseté de l’idée selon laquelle la valeur ne serait qu’un concept économique pur.(NdT)

[12Peut-être peut-on dire, pour aller dans le sens de M. Ricardo, qu’il entendait “quand l’utilité est constante ou donnée, le prix varie comme la quantité de travail.” Si c’est ce qu’il entendait, il aurait dû le dire ; mais l’eût-il dit, il n’aurait guère échappé à la conséquence inévitable, que l’utilité serait une mesure du prix (ce qu’il nie expressément qu’elle soit) ; et que, pour prouver le caractère vendable, il a dû prouver une quantité donnée d’utilité, ainsi qu’une quantité donnée de travail ; en témoigne, dans son propre exemple, que le daim et le poisson nourriraient le même nombre d’hommes, pour le même nombre de jours, avec un plaisir égal pour leurs palais. Le fait est qu’il ne savait pas ce qu’il voulait dire lui-même. L’idée générale qu’il avait tirée de l’expérience commerciale, sans être à même de l’analyser, était que lorsque la demande est constante, le prix varie comme la quantité de travail nécessaire à la production ; ou, pour utiliser la formule que j’ai donnée dans le dernier essai - quand y est constant, xy varie en fonction d’x. Mais la demande n’est jamais constante ni ne peut l’être, en dernière analyse, si x varie clairement ; car, à mesure que le prix augmente, les consommateurs se raréfient ; et dès qu’il existe un monopole (et toute rareté est une forme de monopole, de sorte que chaque bien est périodiquement affecté par une sorte de monopole), y devient le paramètre le plus important du prix. Ainsi, le prix d’un tableau dépend moins de son mérite que de l’intérêt que lui accorde le public ; le prix d’un chant moins du travail du chanteur que du nombre de personnes qui désirent l’entendre ; et le prix de l’or moins de la rareté qui le caractérise tout comme le cérium ou l’iridium que de sa couleur ensoleillée et de son inaltérable pureté par quoi il attire l’admiration et satisfait la confiance de l’humanité.
On doit se souvenir, cependant, que j’utilise le mot “demande” en un sens quelque peu différent des économistes habituels. Ils entendent par là “la quantité d’un bien vendu.” J’entends par là “la force de l’intention d’acheter de l’acheteur”. En bon anglais, la demande d’une personne signifie non ce qu’elle obtient mais ce qu’elle sollicite.
Les économistes ne remarquent pas davantage que les objets ne sont pas évalués à la masse ou au poids bruts, mais par la masse ou le poids leur permettant d’être utilisés. Ils disent par exemple que l’eau n’a pas de prix sur le marché. Il est exact qu’une tasse n’en a pas, mais un lac si ; de même qu’une poignée de poussière n’en a pas, au contraire d’un demi-hectare. Et s’il était possible de s’assurer la possession permanente d’une tasse ou d’une poignée (c’est-à-dire de leur trouver une place) la terre et la mer seraient achetées par poignées et par tasses.(NdA)

[13Il s’agit là de la théorie ruskinienne de la valeur “intrinsèque”. Comme il l’écrit dans Munera Pulveris, “Toute richesse est intrinsèque et n’est pas constituée par le jugement des hommes” (XVII, 164). Rapprochez cela de sa conception de la valeur en art : “tout grand art, écrit-il dans Modern Painters V, est l’expression du ravissement de l’homme dans l’œuvre de Dieu, pas dans la sienne” (VII, 263).(NdT)

[14Pr. 8,31. (NdT)

[15Voir George Herbert, The Church Porch, Strophe 28.(NdA)

La richesse est le démon du magicien,/
Lorsqu’il croit l’avoir, c’est le diable qui l’a./
Tu peux toucher l’or sans danger ;/
Qu’il te colle à la main, jusqu’à l’os tu brûleras.
(Traduction G. V.)

[16Le cri de la foule au cirque lorsque le gladiateur “a” une blessure.(NdT)

[17Stricto sensu, “du plus qu’il a pu”, s’agissant, dans le passage concerné de l’historien Tite-Live, de la devotio de M. Curtius qui se jeta dans le gouffre béant dans le Forum romain.(NdT)

[18Jg, IX, 13 (NdT).

[19Adaptation ruskinienne d’une phrase de Xénophon dans l’Économique (I, 10-12)(NdT)

[20Alexander Pope,Moral Essays, iii, 201-2. (NdT)

[21“ὁ Ζεὺς δήπου πένεται” - Aristophane, Plutus. 582. Ce serait affaiblir la portée de ces nobles mots que de s’appuyer sur ceux qui précèdent : ὅτι τοῦ Πλούτου παρέχω βελτίονας ἄνδρας
καὶ τὴν γνώμην καὶ τὴν ἰδέαν.” (NdA) [Zeus est pauvre, en vérité ! aux vers 558-9, Aristophane écrit : “mon peuple vaut mieux que celui de la Richesse, par le bon sens et par l’aspect.” (NdT)

[22Du grec aristotélicien, katallagè, “échange”. Terme forgé en anglais par Whately en 1831 dans ses Lectures on Political Economy.(NdT)

[23Allusion à Mat. III, 4 (NdT).

[24Ecclésiastique, XXVII, 2 (NdT).

[25Za. V, 2 (NdT).

[26Za. V,11. Voir infra la note 89 sur ce passage (NdA).

[27Ruskin fait allusion à un épisode du deuxième livre de Samuel, 23, 14-17 (NdT).

[28Le travail entièrement bon dans son genre, soit efficient ou efficace, les Grecs l’appelaient “de poids”, ou αξιοσ, habituellement traduit par “digne” et parce qu’il est ainsi substantiel et véridique, ils appelaient son prix τιμη , son ”estimation honorable” (honorarium) : ce mot étant fondé sur leur conception du vrai travail comme une chose divine, à honorer comme on honore les dieux ; alors que le prix du faux travail, de celui qui éloigne de la vie, devait être, non pas l’honneur, mais la vengeance ; à quoi ils attribuaient un autre mot [τισισ], accordant la demande d’un tel prix à une déesse particulière du nom de Tisiphone [l’une des Furies, dont le devoir était d’exiger la rétribution des impiétés] celle qui prend la quittance de la Mort ; une personne versée dans les domaines les plus altiers de l’arithmétique, aux habitudes ponctuelles ; avec laquelle des comptes courants ont été ouverts à notre époque.(NdA)

[29Antiaris toxicaria, arbre vénéneux de la famille des Moraceae (NdT)

[30Le travail le plus précisément insignifiant est, peut-être, celui dont on ne donne pas assez pour atteindre correctement son but et qui devra donc être refait entièrement. De même, le travail inefficace faute de coopération. Le curé d’un petit village près de Bellinzona devant lequel je m’étonnais que les paysans permissent au Ticino de déborder dans leurs champs, me dit qu’ils refusaient de s’associer pour construire une digue efficace en amont parce que chacun assurait “qu’elle aiderait ses voisins autant que lui-même”. De sorte que chacun avait construit une digue basse autour de on propre champ ; et le Ticino, dès que l’envie l’en prenait, balayait et avalait tout ensemble.(NdA)

[31Mat., XII, 30 (NdT).

[32Observez que je dis “élever”, pas “engendrer”. La louange est dans la septième saison, pas dans la σπορητοσ, ni dans la φυταλια, mais dans l’οπωρα[pas au moment des semailles, ni des plantations, mais des récoltes]. Il est étrange que les hommes louent toujours avec enthousiasme toute personne qui, grâce à un effort momentané, sauve une vie ; mais qu’ils hésitent à louer celui qui, par l’ascèse et le sacrifice durant des années, en crée une. Nous remettons la couronne “ob civem servatum” - pourquoi pas “ob civem natum” ? Né pleinement, veux-je dire, par l’âme comme par le corps. L’Angleterre est assez riche en chêne, me semble-t-il, pour les deux types de guirlandes.(NdA)

[33Quand M. Mill parle de consommation productive, il ne veut parler que d’une consommation qui produit une augmentation de capital, ou de richesse matérielle. Voir I, iii, 4 et I, 111, 5.(NdA)

[34Tête vivante, non pas morte.(NdT)

[35Verre fondu jeté dans l’eau se transformant en ampoules pyriformes à vide qui explosent une fois leurs queues cassées. Elles auraient été introduites en Angleterre par le prince Rupert (1619-1682), petit-fils de Jacques Ier. (NdT)

[36Citation de Virgile, Georgiques, i, 46, traduite plus loin.(NdT)

[37Voir la deuxième Pythique de Pindare (NdT).

[38Voir Jude, 12.

[39Dans le Pilgrim’s Progress, “Le Voyage du Pélerin de ce Monde à celui qui vient”, célèbre ouvrage allégorique et pieux de John Bunyan (1628-88), est mentionnée une mine d’argent où certains, trop curieux, tombent et se tuent. “Un peu à l’écart de la route, au-dessus de la Mine d’argent, se tenait Demas (tel un gentilhomme) pour inviter les passants à venir voir.” (NdT)

[40Zeus modèle un nuage à l’image de sa femme quand il découvre les velléités d’Ixion.(NdT)

[41Voir Osée, XII, 2 (NdT)

[42[Citation de l’Enfer, XVII, 105] Ainsi en va-t-il de la vision des femmes portant l’éphod, déjà citée [Za. V, 3], “le vent était dans leurs ailes”, pas les ailes d’une cigogne, comme dans notre version ; mais d’un milan - “milvi” - à en croire la Vulgate, ou peut-être plus exactement encore dans la Septante, “d’une huppe”, oiseau régulièrement lié au pouvoir de la richesse par maintes traditions et légendes, dont celle de sa demande d’une crête d’or est peut-être la plus intéressante. La pièce d’Aristophane, Les Oiseaux, où son rôle est crucial, est pleine de huppes ; notez en particulier la “fortification de l’air avec des briques cuites, comme Babylone,” v. 550 ; et rapprochez à nouveau cela du Plutus de Dante [Enfer, VII, 1-15], qui (pour montrer l’influence destructrice de la richesse sur la raison) est le seul des pouvoirs de l’Enfer qui ne puisse parler intelligiblement ; et aussi le plus lâche ; il n’est pas seulement châtié ou réprimé, mais s’effondre littéralement sur un mot ; l’opération soudaine et désespérée de la panique mercantile est toute concentrée dans la brève métaphore, “comme les voiles gonflées par le vent/croulent enveloppées lorsque le mât se rompt.”[Traduction Jacqueline Risset](NdA)

[43Voir Ez. I, 15. (NdT)

[44La valeur de la matière première qu’il faut en vérité déduire du prix du travail, n’est pas examinée dans les passages cités, et M. Mill a versé dans cette erreur pour la seule raison qu’il ne s’intéresse qu’aux effets collatéraux du paiement de salaires aux intermédiaires. Il déclare : “Le consommateur ne paie pas, avec ses propres fonds,la journée de travail du tisserand. Mille excuses : le consommateur du velours paie le tisserand avec ses propres fonds, tout comme il paie le jardinier. Il paie, probablement, un armateur intermédiaire, un négociant en velours et un boutiquier ; il paie le transport, la location de la boutique, l’assureur, le temps et le souci ; tout ceci dépasse le prix du velours (tout comme le salaire d’un chef-jardinier dépasserait le prix de l’herbe) ; mais le velours est tout autant produit par le capital du consommateur, bien qu’il ne le paie que six mois après sa production, tout comme l’herbe est produite par son capital, bien qu’il n’ait payé celui qui l’a roulée et tondue lundi que samedi après-midi. Je ne sais si la conclusion de M. Mill - “on ne peut se passer de capital, mais on peut se passer des acheteurs” (p. 98) a déjà été mise en application dans la City à grande échelle.(NdA)

[45Dont on observera qu’elle est à l’opposé exact de celle que nous examinons. Ladite théorie nous enjoignait de licencier nos jardiniers et d’engager des ouvriers de manufacture ; la théorie du velours nous enjoint de licencier nos manufacturiers et d’engager des jardiniers.(NdA)

[46C’est une des plus atroces formes d’opération de la richesse, en Europe, que ce soit elle seule qui entretienne les guerres injustes. Les guerres justes n’ont pas besoin d’autant d’argent pour se faire ; car la plupart de ceux qui les mènent le font gratis ; mais pour une guerre injuste, il faut acheter les corps et les âmes des hommes ; et y ajouter les meilleurs outils de la guerre ; ce qui rend une telle guerre extrêmement coûteuse ; pour ne rien dire du coût de la vile peur, du soupçon colérique, entre les nations qui ne recèlent pas assez de grâce ni d’honnêteté dans leurs multitudes pour s’acheter par là une heure de paix spirituelle ; comme en ce moment, la France et l’Angleterre, qui s’achètent l’une l’autre pour dix millions de livres sterling de dévastation annuelle (une moisson remarquablement légère, pour moitié d’épines et de l’autre de feuilles de tremble - semée, récoltée et engrangée par la “science” de l’économiste politique moderne, qui enseigne la cupidité au lieu de la vérité). Et toute les guerres injustes n’étant supportables, sinon par le pillage de l’ennemi, à tout le moins que par les prêts des capitalistes, ces derniers sont remboursés par une taxation du peuple qui n’a aucune voix ni volonté au chapitre, car la racine primordiale de la guerre, c’est la volonté des capitalistes ; mais sa vraie racine est la cupidité de toute la nation, qui la rend incapable de foi, de franchise ou de justice et qui provoque par conséquent, le moment venu, la perte et le châtiment personnels de chacun.(NdA)

[47Voir Gal. VI, 7 (NdT).

[48“Dans tout raisonnement sur les prix, il faut admettre un préalable, ‘à supposer que toutes les parties défendent chacune leur intérêt personnel’ “. Mill, III, i, 5.(NdA)

[49Jc, V, 4. Observez que dans ces déclarations je ne reprends ni ne défends nullement l’idée socialiste répandue d’abolition du droit de propriété : confisquer et répartir la propriété, c’est la détruire ; et avec elle détruire tout espoir, toute industrie et toute justice : c’est simplement le chaos - un chaos vers lequel se ruent les tenants de l’économie politique moderne et dont je m’efforce de les sauver. Le riche n’enlève pas la nourriture au pauvre en conservant ses biens ; mais en les utilisant vilement. Les biens sont une forme de force ; le fort ne blesse pas autrui en restant fort mais en utilisant cette force de façon à blesser.Le socialiste, en voyant un fort opprimer un faible, s’écrie - “Cassez les bras de cet homme fort ! ;” pour ma part, je dis, “Apprenez-lui à s’en servir dans un meilleur but.” L’endurance et l’intelligence qui créent la richesse sont conçues, par Celui qui nous les donne toutes deux, non pour éparpiller ces biens, non pour les abandonner, mais pour les employer au service de l’humanité ; en d’autres termes, pour la rédemption des égarés et l’aide des faibles - c’est dire, qu’il faut d’abord avoir travaillé pour gagner de l’argent ; puis il y a le Sabbah pour l’utiliser - Sabbah dont la loi est, non de perdre la vie, mais de la sauver. [Voir Lc, XIII, 11-16] . C’est sans cesse la faute ou la folie du pauvre s’il est pauvre, [à en croire John Stuart Mill] comme c’est la faute de l’enfant s’il tombe dans l’étang, et la faiblesse de l’invalide qui le fait glisser au carrefour ; pourtant, la plupart des passants tireraient l’enfant de l’eau ou relèveraient l’invalide. Poussez les choses à l’absurde, en affirmant que tous les pauvres de ce monde ne sont qu’enfants désobéissants, ou des invalides négligents, et que tous les riches sont sages et forts, et vous verrez tout de suite que pas plus le socialiste que le riche n’ont raison, le premier en voulant rendre tout le monde pauvre, impuissant et stupide comme il l’est, et le second en abandonnant les enfants dans la fange. (NdA)

[50Voir Mat. VI, 25 (NdT).

[51Voir Mat. IX, 36 (NdT).

[52L’édition complète de Ruskin, par Cook et Wedderburn (XVII, p. 108), renvoie à deux passages du chapitre “Sur les salaires” de Ricardo : “Le prix naturel du travail est celui qui est nécessaire pour permettre aux travailleurs, dans leurs rapports mutuels, de subsister et de se reproduire, sans augmentation ni diminution.” Ricardo ajoute : “L’aptitude du travailleur à s’entretenir et la famille qui pourrait être nécessaire pour conserver le nombre de travailleurs, ne dépend pas de la quantité d’argent qu’il peut recevoir pour salaire, mais de la quantité de nourriture, de biens nécessaires et superflus qui lui sont devenus indispensables par habitude et que cet argent lui acquerra.” (NdT)

[53La quantité de vie est identique dans les deux cas, mais différemment distribuée.(NdA)

[54Voir Pr. VIII, 31 (NdT).

[55Voir Pr. XV, 30 (NdT).

[56Voir Mat. IV, 4 (NdT).

[57Ruskin pense-t-il à tel passage de Saint Paul, par exemple Ep. VI, 5 ? (NdT)

[58Voir Ps. LXXXV, 10 (NdT).

[59Voir Jc, III, 18 (NdT).

[60Voir Jc, III, 18 (NdT).

[61Voir Pr IX, 1 (NdT)

[62Il convient bien sûr d’examiner les charges convenables des intermédiaires, c’est-à-dire des contremaîtres (ou les ouvriers dotés d’autorité), des transporteurs (marchands, marins, grossistes etc) et preneurs d’ordre (personnes employées à recevoir les instructions des consommateurs) avant que je ne puisse sonder davantage la question du juste paiement du producteur initial. Mais je n’en ai pas parlé dans ces essais introductifs parce que les maux liés à l’abus de telles fonctions intermédiaires résultent, non d’un quelconque principe prétendu d’économie politique moderne, mais de la négligence ou de la malhonnêteté privées.(NdA)

[63Voir Hésiode, Les travaux et les jours, 41 “Quel grand avantage il y a dans la mauve sylvestre et dans l’asphodèle”, c’est-à-dire dans les choses pures et simples (NdT).

[64Voir Mat. VI, 22 (NdT).

[65Voir Jb, III, 17 (NdT).


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