Guillaume Villeneuve, traducteur
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Qui judicatis terram

mercredi 9 janvier 2013, par Guillaume Villeneuve


TROISIÈME ESSAI

QUI JUDICATIS TERRAM

42 - Quelques siècles avant l’ère chrétienne, un marchand juif, profondément impliqué dans les affaires sur la Côte de l’Or [1], et réputé avoir amassé l’une des plus grosses fortunes de son temps (tenu également en estime pour sa grande sagacité pratique), laissa dans ses livres de compte quelques maximes générales touchant la richesse, qui ont été préservées, curieusement, jusqu’à nos jours. Les plus actifs négociants du Moyen Âge en faisaient le plus grand cas, notamment les Vénitiens, dont l’admiration alla jusqu’à leur inspirer d’installer une statue du vieux Juif à l’angle d’un de leurs principaux bâtiments publics. Dans les dernières années, ces écrits ont perdu de leur crédit, tant ils étaient contraires, à tous égards, à l’esprit du commerce moderne. Cependant, j’en reproduirai un ou deux passages ici, parce qu’ils pourraient intéresser le lecteur par leur nouveauté ; surtout parce qu’ils lui montreront qu’il est possible à un commerçant très pragmatique et âpre au gain de respecter, tout au long d’une carrière non dénuée de succès, le principe de distinction entre richesses bien et mal acquises, sur quoi je dois revenir en profondeur dans cet essai après n’avoir fait que l’aborder dans le précédent.

43 - Il déclare par exemple : “Amasser des trésors par une langue menteuse : vanité fugitive de qui cherche la mort” [2] ; il ajoute ailleurs, avec le même sens (il a une curieuse façon de redoubler ses aphorismes) : “Trésors mal acquis ne profitent pas, mais la justice délivre de la mort.” [3] Ces deux passages sont remarquables en ce qu’ils affirment que la mort est le seul vrai problème et résultat de toute stratégie injuste d’enrichissement. Si nous lisons, au lieu de “langue menteuse”, “étiquette, titre, prétention ou publicité menteuses,” nous percevrons mieux la portée de ces mots sur les affaires de notre temps. La recherche de la mort est une description saisissante du vrai chemin suivi par ceux qui s’échinent dans de telles affaires. Nous parlons d’ordinaire comme si la mort nous poursuivait et si nous la fuyions ; mais cela n’arrive que rarement. En temps ordinaire, elle se déguise - se fait belle - toute glorieuse ; pas comme la fille du Roi, toute glorieuse au-dedans, mais extérieurement [4] ; elle est vêtue d’or ouvragé. Nous la poursuivons frénétiquement tous les jours de notre vie, tandis qu’elle nous fuit ou se cache. Notre succès final, à soixante-dix ans, consiste à la saisir totalement et parfaitement, à la tenir dans son éternelle intégrité - robes, cendres et aiguillon.

Mais encore, dit le marchand , “Qui opprime le pauvre pour s’enrichir connaîtra forcément le besoin.” [5]” Et encore, plus énergiquement : “Ne vole pas le pauvre parce qu’il est pauvre ; n’opprime pas non plus l’affligé là où l’on commerce. Car Dieu dépouillera l’âme de ceux qui les ont dépouillés.” [6]

Ce “vol du pauvre parce qu’il est pauvre” est notamment la forme mercantile du vol, qui consiste à profiter des nécessités d’un homme pour obtenir son travail ou ses biens à vil prix. La forme de larcin opposée du voleur de grand chemin - du riche parce qu’il est riche - semble venir plus rarement à l’esprit du vieux marchand ; peut-être parce qu’étant moins profitable et plus dangereuse que le vol du pauvre, elle n’est que rarement pratiquée par les gens raisonnables.

44 - Mais les deux passages les plus remarquables par leur profonde portée générale sont les suivants :

“Riche et pauvre se sont rencontrés. Dieu est leur créateur.

“Le riche et le pauvre se sont rencontrés. Dieu est leur lumière.” [7]

Ils “se sont rencontrés” : plus littéralement, ils se sont trouvés face à face (obviaverunt). C’est-à-dire qu’aussi longtemps que durera le monde, l’action et la réaction de la richesse et de la pauvreté, la rencontre, face à face, du riche et du pauvre, n’est qu’une loi établie et nécessaire de ce monde comme la course du courant vers la mer, ou l’échange de polarité entre les nuages électriques : “Dieu est leur créateur.” Mais en outre, cette action peut être douce et juste ou convulsive et destructrice ; il peut s’agir de la rage d’une inondation dévorante ou de l’arrivée d’une vague bénéfique ; de la noirceur de la foudre ou de la force régulière d’un feu vital, douce et traduisible en syllabes d’amour venues de loin. Et savoir laquelle viendra dépend de ce que le riche et le pauvre sachent tous deux que Dieu est leur lumière ; que dans le mystère de la vie humaine, il n’y a pas d’autre lumière que celle qui leur permet de dévisager et de vivre ; cette lumière qui, dans un autre des livres qui nous ont préservé les maximes du marchand, s’appelle le “soleil de justice”, [8] [9], dont on nous promet qu’il se lèvera enfin escorté de la “guérison” (en donnant ou favorisant la santé, en rétablissant ou en réunissant). Car cette guérison n’est vraiment possible qu’au moyen de la justice ; aucun amour, aucune foi, aucune espérance ne l’accompliront ; les hommes seront déraisonnablement passionnés - vainement fidèles - à moins d’être d’abord justes ; et l’erreur des meilleurs, de génération en génération, a été celle, majeure, de penser à aider les pauvres par l’aumône, et en prêchant la patience ou l’espérance, ou par tout autre moyen, apaisant et consolatoire, sauf l’unique chose que Dieu ordonne de leur octroyer, la justice. Mais cette justice, escortée de la sainteté ou de l’obligeance, puisque rejetée par le meilleur à l’heure de l’épreuve est haïe par la masse des hommes à chaque fois qu’elle paraît : de sorte que lorsque le choix leur fut clairement proposé un jour, ils rejetèrent le Serviable et le Juste [10] ; et ils voulurent qu’un meurtrier, un rebelle et un voleur leur soient remis ; le meurtrier au lieu du Seigneur de Vie, le rebelle au lieu du Prince de la Paix, et le voleur au lieu du juste Juge du monde entier.

45 - Je viens de parler de l’écoulement des fleuves vers la mer comme d’une image partielle de l’action de la richesse. En un sens, ce n’est pas une image partielle, mais parfaite. L’économiste populaire se juge sage d’avoir découvert que la richesse, ou les formes de la propriété en général, doivent aller là où elles sont attendues ; que l’offre doit suivre la demande [11]. Il ajoute que ce balancier de l’offre et de la demande ne saurait être interdit par les lois humaines. Dans le même sens exact, et avec la même certitude, les eaux du monde vont où elles sont nécessaires. Où la terre s’affaissse, l’eau coule. La course des nuages comme celle des fleuves ne peut être interdite par la volonté humaine. Mais la prévoyance humaine peut modifier leur disposition et leur gestion. Que le fleuve soit une malédiction ou une bénédiction dépend du labeur humain et de l’intelligence discriminante. Durant des siècles, de grandes régions du monde, au sol riche, au climat favorable, sont restées dévastées par la fureur de leurs propres fleuves ; non seulement dévastées, mais frappées par les fléaux. Le courant qui, bien dirigé, se serait écoulé dans une douce irrigation de champ en champ - aurait purifié l’atmosphère, nourri homme et bête et porté leurs fardeaux sur son sein - déborde à présent sur la plaine et empoisonne le vent ; il amène la pestilence et ses œuvres la famine. De la même façon, cette richesse “va où elle est nécessaire.” Les lois humaines ne peuvent résister à son flux. Elles ne peuvent que le guider : mais cela, la digue et le canal de dérivation peuvent le faire si efficacement qu’elle deviendra l’eau de la vie - la richesse de la main de sagesse, [12] au contraire, en l’abandonnant à son flux anarchique, ils peuvent en faire ce qu’elle a trop souvent été, l’ultime et le plus terrible des fléaux nationaux ; l’eau de Marah [13] - l’eau qui nourrit les racines de tout mal.

La nécessité de ces lois de distribution ou de retenue est curieusement négligée dans la définition que donne généralement l’économiste politique de sa propre “science”. Il l’appelle, en un mot, la “science de s’enrichir.” Mais il y a bien des sciences, comme bien des arts, de s’enrichir. Empoisonner les gens sur de grandes propriétés en était un, largement employé au Moyen Âge ; frelater la nourriture des gens dans les petites exploitations en est une autre, largement employée de nos jours. L’antique et honorable méthode écossaise du black mail [14] dans les Highlands ; le système plus moderne et moins honorable d’obtenir des biens à crédit et les autres méthodes d’appropriation, diversement améliorées - que, depuis les industries majeures et mineures jusqu’au vol à la tire le plus artistique, nous devons au génie récent - tous s’inscrivent sous le chapitre général des sciences, ou arts, de s’enrichir.

46 - De sorte qu’il est clair que l’économiste reconnu, en appelant sa science celle de s’enrichir par excellence, doit l’encadrer de quelque façon particulière. J’espère que je ne le trahis pas en supposant qu’il entend par sa science celle de “s’enrichir par des moyens légaux ou justes.” Dans cette définition, quel est le mot à retenir finalement : juste ou légal ? Car il se peut, dans certains États, ou sous certains dirigeants, ou grâce à certains avocats, que soient légales des opérations sans être du tout justes. Si donc, nous ne conservons que le mot “juste” dans notre définition, l’insertion de ce petit mot solitaire créera une différence notable dans la grammaire de notre science. Car il s’ensuivra alors que pour nous enrichir scientifiquement, nous devons nous enrichir justement ; et donc savoir ce qui est juste ; de sorte que notre économie ne dépendra plus seulement de la prudence, mais de la jurisprudence - et cette dernière de la loi divine, non pas humaine. Laquelle prudence n’est nullement vile qui se tient, en quelque sorte, très haut dans le ciel en fixant à jamais la lumière du soleil de la justice ; c’est pourquoi les âmes qui y ont excellé sont peintes par Dante comme des étoiles formant toujours au ciel la figure de l’œil d’un aigle ; car elles ont discerné de leur vivant la lumière de l’ombre ; ou pour toute l’espèce humaine, elles furent comme la lumière du corps, qui est l’œil [15] ; tandis que les âmes qui forment les ailes de l’oiseau (en conférant pouvoir et domination à la justice, “qui guérit dans ses ailes”) tracent aussi cette inscription lumineuse au ciel : “DILIGITE JUSTITIAM QUI JUDICATIS TERRAM.” “Vous qui jugez la terre, donnez” (il ne s’agit pas seulement d’amour, notez-le) “un amour diligent à la justice” : l’amour qui recherche avec diligence, c’est-à-dire à bon escient, et de préférence à tout le reste. Lequel jugement sur terre est demandé, selon leur capacité et position, non pas seulement aux juges ou aux dirigeants, mais à tous les hommes [16] : vérité hélas perdue de vue même par ceux qui sont tout prêts à se prévaloir des passages où les chrétiens sont “appelés à la sainteté” (c’est-à-dire à des fonctions de secours ou de guérison) ; et “choisis pour être rois” [17] (c’est-à-dire à des fonctions de savant ou de guide) ; le vrai sens de ces titres a depuis longtemps été perdu du fait de la prétention d’êtres nuisibles et incapables à la dignité sainte ou royale ; et aussi du fait de l’idée naguère répandue que la sainteté comme la royauté consistent à porter de longues robes et de hautes couronnes, et non dans la miséricorde et le jugement ; alors que toute vraie sainteté est puissance de grâce, que toute vraie royauté est puissance de règle ; et que l’injustice est contenue dans le refus d’une telle puissance, qui fait “des hommes comme les poissons de la mer, comme la gent qui frétille, sans maître.” [18] [19]

47 - La justice absolue n’est du reste pas plus accessible que la vérité absolue ; mais l’homme juste se distingue de l’injuste par son désir et son espérance de justice, comme l’homme vrai du faux par son désir et son espérance de vérité. Et bien que la justice absolue soit inaccessible, ce qu’il nous faut de justice pour notre usage pratique et quotidien est accessible à tous ceux qui en font leur but.

Il nous faut donc examiner, dans le sujet qui nous occupe, quelles sont les lois de la justice s’agissant du paiement du travail - lesquelles ne constituent pas la moindre partie des fondations de toute jurisprudence.

J’ai ramené, dans l’essai précédent, l’idée du paiement monétaire à ses termes les plus simples et essentiels. C’est ainsi qu’on pourra le mieux définir sa nature et les conditions de justice qu’il doit observer.
Le paiement monétaire, comme énoncé ci-dessus, consiste au fond en une promesse à la personne travaillant pour nous que, contre le temps et le travail qu’elle consacre à notre service, nous lui procurerons un temps et un travail équivalents à son service, à tout moment futur où elle pourrait le requérir. [20]

Si nous promettons de lui donner moins de travail qu’elle ne nous en a donné, nous la sous-payons. Si nous promettons de lui donner plus de travail qu’elle ne nous en a donné, nous la surpayons. En pratique, selon les lois de la demande et de l’offre, quand deux hommes sont prêts à faire le travail et qu’un seul veut le voir fait, les deux hommes enchérissent à la baisse pour l’exécuter ; et celui qui obtient de le faire est sous-payé. Mais quand deux hommes veulent voir fait le travail et qu’il n’y a qu’un seul homme qui soit prêt à le faire, les deux hommes qui veulent le commander enchérissent à la hausse et l’exécutant est sur-payé.

48 - Je vais examiner ces deux sortes d’injustice à la suite ; mais j’aimerais d’abord que le lecteur comprenne clairement le principe central qui se situe entre deux, celui du paiement convenable ou juste.

Quand nous demandons un service à quelqu’un, il peut soit nous le rendre gratuitement ou exiger un paiement en échange. Du don gratuit de service, nous ne parlons pas pour l’instant, puisqu’il s’agit d’une affaire d’affection, pas de commerce. Mais s’il exige un paiement et que souhaitons le traiter avec une équité absolue, il est clair que cette dernière ne peut consister qu’en rendant temps pour temps, force contre force, savoir-faire contre savoir-faire. Si un homme travaille une heure pour nous et que nous ne promettons de travailler qu’une demi-heure en échange, nous obtenons un avantage injuste. Si, au contraire, nous lui promettons de travailler une heure et demie en retour, c’est lui qui obtient un avantage injuste. La justice consiste en un échange absolu ; si l’on tient le moindre compte des situations des parties, l’employeur n’en sera pas favorisé : il n’y a assurément pas la moindre raison, si un homme est pauvre et qu’il me donne une livre de pain aujourd’hui, pour que je lui rende moins d’une livre de pain demain ; ni la moindre raison, si un homme n’a pas d’instruction, à partir du moment où il mobilise un certain savoir-faire et du savoir à mon service, pour que je mobilise moins de savoir-faire et de savoir au sien. Peut-être, en définitive, peut-il sembler souhaitable, ou, au minimum, aimable que je lui rende un peu plus que je n’ai reçu. Mais pour l’heure nous ne nous occupons que de la loi de justice, qui est celle d’un échange plein et exact ; un seul paramètre interfère avec la simplicité de cette idée radicale d’un paiement juste : pour autant que le travail (justement dirigé) est fertile tout comme la graine, le fruit (ou “l’intérêt,” comme on l’appelle) du travail ayant été donné, ou “avancé”, il doit être pris en compte et équilibré par une quantité de travail additionnel lors du remboursement ultérieur. Si l’on suppose que ce remboursement a lieu à la fin de l’année ou à tout autre moment donné, on pourrait ébaucher une approximation du calcul, mais dans la mesure où le paiement en argent (c’est-à-dire en espèces) ne comporte aucune référence au temps (la personne payée ayant la possibilité de dépenser ce qu’elle reçoit aussitôt ou après un certaine nombre d’années) nous ne pouvons qu’établir, de façon générale, qu’un léger avantage doit être accordé à la personne qui avance le travail, de telle sorte que la forme normale de marché sera : si tu me donnes une heure aujourd’hui, je te donnerai une heure et cinq minutes à la demande. Si tu me donnes une livre de pain aujourd’hui, je te donnerai 30 grammes supplémentaires à la demande, et ainsi de suite. Tout ce que le lecteur doit noter, c’est que la quantité rendue ne saurait en tout cas être moindre que celle qui a été donnée.

L’idée abstraite de salaire juste ou dû, s’agissant du travailleur, est donc qu’il consistera en une somme d’argent qui lui apportera à tout moment autant de travail au moins qu’il en a donné, et plutôt plus que moins. Et cette équité ou justice de paiement est, notez-le, complètement indépendante de toute référence au nombre de gens désireux d’effectuer le travail. Je veux un fer pour mon cheval. Vingt maréchaux-ferrants ou vingt mille, s’offrent peut-être à le forger ; leur nombre n’affecte pas d’un iota la question du paiement équitable de celui qui le forge vraiment. Il lui coûte un quart d’heure de sa vie, et tant de savoir-faire et de force musculaire, pour me fabriquer ce fer. Aussi suis-je tenu en équité de lui donner à l’avenir un quart d’heure et quelques minutes de plus de ma vie (ou de quelque autre personne à mon service) et autant de ma force et de mon savoir-faire, et un peu plus, pour fabriquer ou faire ce dont le maréchal-ferrant peut avoir besoin.

49 - Telle étant la théorie abstraite du paiement juste et rémunérateur, son application est en pratique modifiée par le fait que l’ordre du travail, donné en paiement, est indéterminé, alors que le travail reçu est déterminé. La pièce ou le billet en circulation est en pratique un ordre tiré sur la nation pour tant de travail de n’importe quel type ; et cette applicabilité universelle et immédiate au besoin le rend d’autant plus précieux qu’un travail déterminé peut l’être qu’un ordre pour une quantité moindre de labeur indéterminé sera toujours accepté comme le juste équivalent d’un ordre pour une plus grande quantité de labeur déterminé. Tout artisan doué sera toujours prêt à donner une heure de son travail pour recevoir une commande d’une demi-heure, voire de beaucoup moins, d’un travail de dimension nationale. Cette source d’incertitude, ainsi que la difficulté de déterminer la valeur monétaire du savoir-faire, [21] font de l’évaluation (fût-elle approximative) du salaire convenable de tout travail donné en termes de monnaie d’échange, une question d’une complexité considérable. Mais cela n’affecte pas le principe de l’échange. La valeur du travail peut être difficile à apprécier ; mais il en a une, tout aussi établie et réelle que la gravité spécifique de la matière, même si cette gravité n’est pas facilement déterminable quand ladite substance est agglomérée à bien d’autres. Il n’est d’ailleurs pas aussi difficile ou hasardeux de la déterminer qu’il l’est de déterminer les maxima et minima ordinaires de l’économie politique vulgaire. Rares sont les marchés où l’acheteur peut évaluer avec la moindre précision que le vendeur avait atteint son prix-plancher ; où le vendeur acquiert plus qu’une assurance rassurante que l’acheteur n’aurait rien donné de plus. L’impossibilité d’une connaissance précise n’empêche ni l’un ni l’autre de tenter d’atteindre le point le plus intense de vexation et d’offense pour son interlocuteur, ni d’accepter comme un principe scientifique qu’il faut acheter au plus bas prix et vendre au plus cher, bien qu’ils ne puissent dire ce que sont ce moins et ce plus en fait. De même, l’être juste pose en principe scientifique qu’il doit payer le juste prix et, sans être capable d’en évaluer précisément les limites, il s’efforcera malgré tout d’en atteindre l’approximation la plus proche. Il peut obtenir une approximation utile en pratique. Il est plus facile de déterminer scientifiquement ce qu’un homme devrait avoir pour sa peine que de déterminer ce que ces besoins vont l’obliger à prendre en échange. Ses besoins ne peuvent être évalués que par une investigation empirique, mais son dû, lui, l’est par une investigation analytique. Dans un cas, vous tentez de faire la somme comme un écolier perplexe - jusqu’à en trouver une qui convienne ; dans l’autre, vous produisez votre résultat dans certaines limites, par un processus de calcul.

50 - Supposons donc que le juste salaire de toute quantité donnée de travail ait été évalué, examinons d’abord les premiers résultats du paiement juste et injuste, quand il favorise l’acheteur ou l’employeur : c’est-à-dire quand deux hommes sont prêts à faire le travail et qu’un seul a besoin qu’il soit fait.

L’acheteur injuste oblige les deux à enchérir à la baisse jusqu’à ce qu’il ait réduit leur demande au plus bas. Supposons que le meilleur enchérisseur ait proposé de travailler pour la moitié du juste prix.

L’acheteur l’emploie et n’emploie pas l’autre. Le premier résultat apparent est donc que l’un des deux hommes se retrouve sans emploi, ou abandonné à la faim, aussi clairement que par la juste procédure d’accorder le prix honnête au meilleur ouvrier. Les divers critiques qui ont tenté de ridiculiser les positions de mon premier essai ne l’ont jamais remarqué et ont supposé que l’employeur injuste engageait les deux. Il ne les emploie pas davantage que le juste. La seule différence (d’entrée) est que l’homme juste paie suffisamment, l’injuste insuffisamment, le travail de la seule personne employée.

J’écris “d’entrée” ; car cette différence première ou apparente n’est pas la différence effective. Grâce à la procédure injuste, la moitié du prix convenable du travail reste aux mains de l’employeur. Elle lui permet d’engager un autre homme au même tarif injuste pour un autre genre de travail ; et le résultat final, c’est qu’il dispose du travail de deux hommes à moitié prix et que deux autres sont au chômage.

51 - Grâce à la juste procédure, tout le prix du premier travail passe aux mains de celui qui l’effectue. L’employeur ne disposant pas de surplus, il ne peut engager un autre homme pour un autre ouvrage. Mais dans la mesure exacte où son pouvoir d’employeur est diminué, celui du travailleur engagé est augmenté : c’est-à-dire par la moitié du prix qu’il a reçue ; moitié qui lui permet, à lui, d’employer un autre homme à son service. J’envisagerai pour l’instant le cas le moins favorable quoique très probable - que, bien qu’il soit justement traité lui-même, il agisse injustement avec son subordonné et l’engage à moitié prix s’il le peut. Le résultat final sera donc qu’un homme travaille pour l’employeur au juste prix ; qu’un autre pour l’ouvrier à moitié prix et que deux sont toujours sans emploi, comme dans le premier cas. Ces deux hommes, comme je l’ai dit plus haut, sont sans emploi dans les deux cas. La différence entre la procédure juste et injuste ne réside pas dans le nombre de gens engagés, mais dans le prix qu’ils sont payés et dans les personnes qui le paient. La différence essentielle, celle que je voudrais clairement marquer, est que dans la configuration injuste, deux hommes travaillent pour un autre, le premier employeur. Dans la configuration juste, un homme travaille pour le premier employeur, un autre pour la personne engagée et ainsi de suite en montant ou en descendant les divers échelons d’emploi ; l’influence se propage par la justice et se bloque par l’injustice. L’action universelle et constante de la justice à cet égard consiste donc à réduire le pouvoir de la richesse se trouvant dans les mains d’un seul individu sur les masses et de la redistribuer grâce à une chaîne d’intermédiaires. Le pouvoir effectif émanant de la richesse est identique dans les deux cas ; mais l’injustice le confie tout entier aux mains d’un seul, de sorte qu’il dirige simultanément et également le travail d’un cercle d’hommes autour de lui ; grâce à la justice, il ne peut toucher que le plus proche, via lequel, avec une force décroissante, modifiée par de nouvelles intelligences, l’énergie de la richesse passe à d’autres et ainsi de suite jusqu’à s’épuiser.

52 - L’effet immédiat de la justice à cet égard consiste donc à réduire le pouvoir de la richesse, d’abord dans l’acquisition du luxe et deuxièmement dans l’exercice de l’influence morale. L’employeur ne peut concentrer un travail aussi varié sur ses propres intérêts et il ne peut soumettre des esprits aussi divers à sa propre volonté. Mais l’opération secondaire de la justice n’est pas moins importante. Le paiement insuffisant du groupe d’hommes travaillant pour un seul leur rend extrêmement difficile à chacun de se hisser au-dessus de leur situation. La tendance du système est de brimer l’évolution sociale. Alors que le paiement suffisant ou juste, distribué via une série décroissante d’emplois ou de degrés de travail, [22] donne à chaque personne subordonnée le moyen juste et suffisant de s’élever dans l’échelle sociale, si elle décide d’en profiter ; ainsi ne diminue-t-il pas seulement le pouvoir immédiat de la richesse, mais il efface les pires handicaps de la pauvreté.

53 - C’est sur ce problème vital que toute la destinée du travailleur repose en dernière analyse. Bien des intérêts secondaires peuvent paraître venir à la traverse, mais tous en découlent. Ainsi, une agitation considérable obsède parfois les classes inférieures quand elles découvrent quelle part de leur salaire est théoriquement versée et, selon toute vraisemblance effectivement, en impôt (je crois qu’elle se monte de 35 à 40%). Cela paraît écrasant ; mais en réalité, ce n’est pas le travailleur, mais l’employeur qui la paie. Si l‘ouvrier n’avait pas à la payer, son salaire en serait exactement amputé ; la concurrence le réduirait encore au niveau minimum permettant tout juste de vivre. De même, les éléments les plus modestes de la société ont milité pour l’abrogation des lois sur les blés, [23] en croyant qu’ils se porteraient mieux si le pain était meilleur marché ; sans jamais comprendre que dès qu’il serait meilleur marché et de façon permanente, les salaires s’effondreraient de façon permanente et dans la même proportion. On a abrogé à bon droit les lois sur les blés ; non pas, cependant, parce qu’elles opprimaient directement les pauvres, mais indirectement en rendant improductive une grande partie de leur travail. De même, c’est par la destruction de capital qu’une taxation inutile les opprime ; mais le destin du pauvre dépend toujours en premier lieu de la question du salaire dû. Sa misère (indépendamment de celle que causent la paresse, une erreur mineure ou un délit) résulte à grande échelle des deux forces de la concurrence et de l’oppression. Il n’existe pas encore, et cela n’arrivera pas avant très longtemps, une vraie surpopulation ici-bas [24] ; mais une surpopulation locale, ou plus exactement, un degré de population localement ingérable dans les circonstances présentes par manque de prévoyance et d’outillage est forcément révélé par la pression de la concurrence ; et le fait pour l’acheteur de profiter de celle-ci pour obtenir le travail à vil et injuste prix parachève leur malheur à l’un et l’autre ; car en cela (comme je le crois dans tout autre type d’esclavage) l’oppresseur finit par souffrir plus que l’opprimé et les vers magnifiques de Pope [25], malgré toute leur force, sont en deçà de la vérité :

Pourtant, pour être juste avec ces pauvres gens de biens
Chacun ne fait que HAÏR SON PROCHAIN COMME LUI-MÊME
Condamnés aux mines, un sort égal accable
L’esclave qui les creuse, et celui qui fouette.

54 - J’observerai plus tard les opérations concomittentes et renversées de la justice à cet égard (car il importe d’abord de définir la nature de la valeur) ; puis je m’attacherai à voir dans quels termes pratiques pourrait s’établir un système plus juste ; et enfin j’examinerai la question complexe des destinées des ouvriers au chômage [26] De peur, cependant, que le lecteur ne s’alarme de certaines des questions auxquelles semblent tendre nos investigations, comme si, dans leur critique du pouvoir de l’argent, elles s’approchaient du socialisme, j’aimerais l’éclairer exactement sur tel ou tel des points principaux auxquels je pense.

Savoir si le socialisme s’est mieux propagé dans l’armée et la marine (où les soldes sont versées conformément à mes principes) ou parmi les ouvriers des manufactures (qui sont payés conformément aux principes de mes adversaires) je laisse à ces derniers le soin de l’évaluer et de le dire. Quelles que soient leurs conclusions, je répondrai simplement ceci : s’il est un point sur lequel j’ai surtout insisté dans mes ouvrages, c’est l’impossibilité de l’Égalité. Je me suis toujours attaché à montrer la supériorité éternelle de certains hommes sur d’autres, parfois même d’un seul homme sur tous les autres, et à montrer aussi qu’il était souhaitable de désigner ceux-ci ou celui-ci pour guider, conduire, parfois même pour contraindre et soumettre leurs inférieurs conformément à leur plus grand savoir et à leur plus sage volonté. Mes principes d’économie politique étaient tous recueillis dans une phrase unique prononcée il y a trois ans à Manchester : “Soldats de la charrue commes soldats de l’épée” : et ils étaient condensés en une seule phrase du dernievolume de Modern Painters - Le gouvernement et la coopération sont en toutes choses les Lois de la Vie ; l’anarchie et la concurrence les Lois de la Mort.”

Et s’agissant de la façon dont ces principes généraux influent sur la sécurité du droit de propriété, je suis si loin d’annuler cette sécurité que l’objet de ces essais sera en dernière analyse d’envisager la manière de mieux l’étendre ; si l’on sait et l’on déclare depuis longtemps que les pauvres n’ont aucun droit sur les biens des riches, j’aimerais aussi qu’on sache et qu’on déclare que les riches n’ont aucun droit sur la propriété des pauvres.

55 - Mais le fonctionnement du système que j’ai entrepris de développer, dira-t-on, diminuerait à bien des égards le pouvoir apparent et direct - sinon le pouvoir invisible et collatéral - de la richesse-Dame du Plaisir, comme du capital-Seigneur du Labeur : je ne le nie pas : au contraire, je l’affirme avec joie ; sachant bien que l’attrait de la richesse est déjà trop fort, son autorité trop lourde pour la raison de l’humanité. J’ai dit dans mon dernier essai [27] que rien dans l’histoire ne fut jamais aussi honteux, pour l’humaine intelligence, que de voir une science dans les doctrines ordinaires de l’économie politique. J’ai bien des raisons de le dire, mais l’une des principales peut s’exprimer ainsi. Je ne connais pas d’exemple dans l’histoire passée où l’on ait vu une nation désobéir systématiquement aux premiers principes de sa religion déclarée. Les écrits que nous estimons divins (en parole) condamnent non seulement l’amour de l’argent comme la source de tous les maux [28] , comme une idolâtrie abhorrée de la Divinité, mais proclament que le service de Mammon est l’opposé exact et inconciliable du service de Dieu [29] ; et à chaque fois qu’ils parlent de la richesse absolue et de la pauvreté absolue, ils annoncent malheur aux riches et bénédiction aux pauvres. Sur quoi nous nous mettons aussitôt en quête d’une science de l’enrichissement comme de la route la plus courte vers la prospérité nationale.

“Tai Cristian dannera l’Etiope,
Quando si partiranno i due collegi,
L’UNO IN ETERNO RICCO, E L’ALTRO INOPE.”

 [30]

Notes

[1La côte d’Ophir, au Yemen, et non celle d’Afrique occidentale (NdT).

[2XXI, 8, Bible de Jérusalem (NdT).

[3Ibid., X, 2 (NdT).

[4Ruskin fait allusion au psaume 44 dans sa traduction latine : “Gloriosa nimis filia regis intrinsecus” (NdT).

[5Pr XXII, 16 dans la Vulgate : qui calumniatur pauperem ut augeat divitias suas dabit ipse ditiori et egebit. (NdT)

[6Ruskin traduit d’après la Vulgate, Pr. XXII, 22-3 (NdT).

[7Ruskin traduit d’après la Vulgate, Pr. XXII, 22-3 (NdT).

[8Plus précisément, Soleil de justesse ; mais au lieu du mot sévère de “Justesse”, on emploie ordinairement”la vieille droiture anglaise (Righteousness) laquelle, à force d’être confondue avec “dévotion”, ou de s’attacher divers sens vagues et partiels, a empêché la plupart des gens de percevoir la force du passage où ce mot figure. Le mot “droiture” renvoie stricto sensu à la justice de la règle, au bon droit, par opposition à “l’équité,” qui renvoie à la justice de l’équilibre. Plus généralement, la droiture est la justice du Roi ; l’équité, celle du Juge ; le roi guide ou règne sur tout, le juge divise ou distingue entre les opposés (d’où la double question “Homme, qui m’a établi pour être juge - dicastès - ou régler vos partages - méristès ? ”[Lc, XII, 14]) Ainsi, s’agissant de la Justice du Choix (de la sélection, la justice plus faible et passive), nous avons reçu par lego - lex, légal, loi et loyal ; et de la Justice de la Règle (de la directive, la justice plus forte et active), nous avons reçu par rego - rex, regal, roi et royal. (NdA)

[9Sg. V, 6 : “La lumière de la justice n’a pas brillé pour nous,” Septante (NdT).

[10Ailleurs qualifié, avec le même sens, de “Juste et ayant la salvation.” (NdA)

[11“La quantité des biens [...] se régule naturellement dans tout pays en fonction de la demande” dit Adam Smith (NdT).

[12“Longueur de jours dans sa main droite ; dans la gauche, richesse et honneur !” (NdA) [Pr. III, 16]

[13Ex. XV, 23. (NdT)

[14“Tribut autrefois exigé des petits propriétaires dans les districts frontaliers d’Angleterre et d’Écosse par les chefs pillards contre l’immunité” Oxford English Dictionary (NdT).

[15Mat. VI, 22 (NdT).

[16J’apprends que plusieurs de nos juristes ont été fort amusés par la déclaration du premier de ces essais selon laquelle la fonction d’un juge est de faire justice. Je n’avais pas l’intention de me moquer ; cependant, on verra ci-dessus que ni la détermination ni l’exécution de la justice ne sont considérées comme des fonctions entièrement spécifiques au juge. Il se pourrait que plus vite nos armées actuelles, qu’elles soient de soldats, de pasteurs ou de législateurs (le terme générique de “pasteur” incluant tous les professeurs et le terme “juriste” incluant les législateurs comme les interprètes de la loi), seront remplacées par les forces de l’héroïsme national, de la sagesse et de l’honnêteté, mieux cela vaudra pour la nation.(NdA)

[17Ap. I, 6 (NdT).

[18Ha., I, 14 (NdT).

[19Car il est du privilège des poissons, comme des rats ou des loups, de vivre conformément aux lois de l’offre et de la demande ; mais de la distinction de l’homme, de vivre conformément à celles du droit. (NdA)

[20Il pourrait d’abord sembler que le prix du travail sur le marché exprime un tel échange : mais c’est une erreur de perspective, car le prix du marché est le prix éphémère du genre de travail requis, alors que le juste prix est son équivalent du travail productif de l’humanité. Cette différence sera analysée en son lieu. Il faut aussi remarquer que je ne parle ici que de la valeur échangeable du travail , non de celle des biens. La valeur d’échange d’un bien est celle du travail nécessaire pour le produire multiplié par la force de la demande qui en est faite. Si la valeur du travail = x et la force de la demande = y, la valeur d’échange du bien est xy, où, si x = 0 ou y = 0, alors xy = 0.(NdA).

[21Par le terme “savoir-faire” (skill) j’entends désigner la force conjointe de l’expérience, de l’intellect et de la passion, dans leur opération sur le travail manuel : et par “passion” je renvoie à toute la gamme et à l’énergie des sentiments moraux ; depuis la simple patience et la douceur d’esprit qui donnera constance et finesse au toucher, ou permettra à une personne de travailler sans se lasser et avec efficacité deux fois plus longtemps qu’à une autre, en passant par les qualités de caractère qui rendent la science possible - (le retard causé à la science par la jalousie est l’une des pertes économiques les plus effrayantes de notre temps) - jusqu’à l’émotion et l’imagination incommunicables qui sont les premières sources, et les plus puissantes, de toute valeur artistique.
Il est fort singulier que les économistes politiques n’aient pas encore compris, que sinon l’élément moral, du moins l’élément passionnel est un paramètre indéterminable dans tout calcul. Je ne puis imaginer, par exemple, comment M. Mill a pu suivre le bon indice jusqu’à écrire - “aucune limite ne peut être assignée à l’importance - même d’un point de vue purement productif et matériel - de la simple pensée,” sans voir qu’il était logiquement nécessaire d’ajouter aussi, “au simple sentiment.” Et cela d’autant plus, que dans sa première définition du travail, il y fait figurer “tous les sentiments de nature désagréable liés à la fixation de nos pensées dans une occupation particulière.” Certes ; mais pourquoi pas aussi “les sentiments de nature agréable” ? On ne peut guère supposer que les sentiments qui retardent le travail soient plus consubstantiels à ce dernier que ceux qui le favorisent. Les premiers sont payés comme une douleur, les seconds comme une force. On indemnise simplement l’ouvrier pour les premiers ; alors que les seconds produisent une partie de la valeur d’échange du travail tout en accroissant matériellement sa quantité concrète.
“Fritz est avec nous. Il vaut cinquante mille hommes.” Certes, c’est une grosse addition à la force matérielle - laquelle ne consiste, on l’observera, pas plus en opérations effectuées dans la tête de Friz qu’en opérations effectuées dans le cœur de ses armées. “Aucune limite ne peut être assignée à l’importance de la ‘simple’ pensée.” Peut-être pas ! Bien plus, imaginez qu’un jour il s’avère que la “simple” pensée devienne un objet de production souhaitable et que tout production matérielle n’ait été qu’un premier pas vers cette plus précieuse production immatérielle ? (NdA)

[22Je regrette de perdre du temps à répondre, fût-ce brièvement, aux ambiguïtés des auteurs qui ont tenté d’obscurcir les exemples de travail réglementé donnés dans le premier de ces essais, en confondant les types, les rangs et les quantités de travail avec ses qualités. Je n’ai jamais dit qu’un colonel devait avoir la même solde qu’un soldat du rang, ni un évêque le même traitement qu’un curé. Je n’ai pas davantage dit qu’on devait payer un travail important comme un maigre travail (de sorte que le curé d’une paroisse de deux mille âmes n’aurait pas davantage que le curé d’une paroisse de cinq cents âmes). Mais j’ai dit que, pour autant qu’on l’emploie, le mauvais travail ne devait pas l’être moins que le bon ; tout de même que le mauvais ecclésiastique perçoit ses dîmes, qu’un mauvais médecin ou un mauvais avocat son honoraire. Et cela, comme je le montrerai plus amplement dans ma conclusion, je l’ai dit et le dit en partie parce que le meilleur travail n’a jamais été, ni ne sera, fait pour de l’argent ; mais surtout parce que dès que les gens savent qu’ils devront payer le même prix pour le bon et le mauvais, ils s’efforcent de les distinguer et de ne pas recourir au mauvais. Un auteur sagace du Scotsman me demande si j’aimerais que n’importe quel griffonneur ordinaire soit aussi bien payé par la firme Smith, Elder et Cie que ses bons auteurs. La réponse est oui, mais je leur recommanderais chaleureusement, dans l’intérêt du griffonneur comme dans le leur, de ne pas l’employer. La quantité d’argent que notre pays investit à présent dans le griffonnage n’est pas, à en juger par le résultat, économiquement dépensée ; et la personne hautement intelligente qui a eu cette idée aurait peut-être pu faire un meilleur usage de son temps que de l’imprimer. (NdA)

[23Je dois saluer une intéressante communication sur le sujet de la liberté du commerce émanant de Paisley (je dois encore plus de reconnaissance à une brève lettre émanant d’un “admirateur inconnu de - ”). Mais l’auteur écossais sera, je le crains, désagréablement surpris d’apprendre que je suis et que j’ai toujours été un partisan absolument intrépide et sans réserves de la liberté commerciale. Il y a sept ans, alors que je parlais des divers signes d’infantilisme de l’esprit européen (Stones of Venice [Pierres de Venise], vol. III, p. 168) j’écrivis : “Les premiers principes du commerce ont été admis par le parlement anglais il n’y a que quelques mois, via ses mesures pour la liberté du commerce, et ils restent encore si mal compris des masses qu’aucune nation n’ose supprimer ses douanes.”
On observera que je n’envisage même pas l’idée de réciprocité. Que les autres nations, si elles le veulent, gardent leurs ports fermés ; toute nation sage ouvrira les siens. Ce n’est pas le fait de les ouvrir, mais une manière brutale, irréfléchie, aussi brouillonne qu’inexpérimentale de les ouvrir, qui est nuisible. Si l’on a protégé une manufacture durant de nombreuses années, on ne doit pas lui retirer sa protection en un instant, de manière à précipiter chacun de ses employés dans le chômage, pas plus qu’on ne doit ôter à un enfant chétif tous ses vêtements d’un seul coup par temps froid, quand même leur encombrement a pu radicalement nuire à sa santé. C’est peu à peu qu’on doit le rendre à la liberté et à l’air.
La plupart des esprits sont plongés dans une curieuse confusion s’agissant de la liberté du commerce, parce qu’ils supposent qu’elle implique une concurrence exarcerbée. Au contraire, cette liberté met un terme à toute compétition. Le protectionnisme (entre autres effets néfastes) s’efforce de permettre à un pays de rivaliser avec un autre dans la production d’un article à son désavantage. Quand le commerce est entièrement libre, aucun pays ne peut être concurrencé dans la production des articles pour lesquels il est naturellement doté ; il ne peut pas davantage rivaliser avec d’autres pour la production d’articles qui ne lui sont pas naturels. La Toscane, par exemple, ne peut rivaliser avec l’Angleterre pour l’acier, ni cette dernière avec la Toscane pour l’huile. Il leur faut échanger leur acier et leur huile. Échange qui doit être aussi franc et libre que l’honnêté et les vents de la mer peuvent le permettre. La concurrence, en réalité, se fait d’abord ardente pour démontrer quel est le plus fort oriducteur d’un bien manufacturé accessible aux deux ; ce point une fois prouvé, la concurrence cesse.(NdA)

[24Allusion aux théories de T. R. Malthus (NdT).

[25Moral Essays, Epistles iii, “To Allen, Lord Bathurst, on the Use of Riches”, vers 107-10 (NdT).

[26Je serais heureux que le lecteur veuille bien déblayer le terrain pour lui-même de manière à déterminer si la difficulté réside dans le fait d’obtenir un travail ou dans celui de se faire payer. Considère-t-il que l’occupation elle-même est un luxe onéreux, difficile à atteindre, dont il existe une pénurie dans ce monde ? ou est-ce plutôt que, fût-ce dans la jouissance du délice le plus athlétique, les hommes doivent malgré tout être entretenus, et que cet entretien ne suit pas toujours ? Nous devons préciser ce point avant d’aller plus loin, car la plupart des gens ont l’habitude équivoque de parler de la difficulté de “trouver un emploi”. Est-ce l’emploi que nous voulons trouver ou l’entretien que permet l’emploi ? Est-ce à l’oisiveté que nous voulons mettre fin, ou à la faim ? Il faut répondre aux deux questions successivement, mais pas aux deux en même temps. Sans doute le travail est-il un luxe et très grand. C’est, en vérité, à la fois un luxe et une nécessité ; nul ne peut conserver la santé de l’esprit ou du corps sans lui. Je le ressens si profondément que, comme on le verra par la suite, l’une des missions principales que je recommanderais aux être bienveillants et concrets, serait d’inciter les riches à rechercher une plus grande part de ce luxe qu’ils n’en détiennent à présent. Pourtant, l’expérience nous apprend qu’on peut jouir à l’excès du plus sain des plaisirs et que les êtres humains sont aussi exposés au trop-plein de labeur qu’au trop-plein d’aliments ; aussi peut-il être charitable, d’un côté, de fournir à certain un dîner plus léger et plus de travail tandis qu’à d’autres il pourra être aussi utile de fournir un travail plus léger et plus à dîner.(NdA)

[27Ruskin l’a dit dans le premier essai (NdT)

[28Cf Tim. VI, 10 (NdT).

[29Cf Mat. VI, 24 (NdT).

[30Et l’Éthiopien damnera de pareils chrétiens
Quand se sépareront les deux collèges
L’un riche pour toujours et l’autre pauvre.
Dante, Divine Comédie, Paradis, XIX, 109-11, Traduction de Jacqueline Risset. L’Éthiopien symbolise les justes païens, les deux collèges sont ceux des élus et des damnés.(NdT)


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