Guillaume Villeneuve, traducteur
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Préface de l’auteur

mercredi 9 janvier 2013, par Guillaume Villeneuve


Mon ami, je ne te fais aucun tort. N’étais-tu pas convenu avec moi d’un denier ? Prends celui qui te revient et va ton chemin. J’entends donner au dernier comme à toi. [1]

Si cela vous semble bon, comptez-moi mon salaire
ou refusez ;
et ils me comptèrent pour salaire trente pièces d’argent. [2]

PRÉFACE

1- Les quatre essais qui suivent furent publiés il y a dix-huit mois dans le Cornhill Magazine et furent violemment critiqués, pour autant que j’aie su, par la plupart de leurs lecteurs.

Nonobstant, je les tiens pour les meilleures choses, en d’autres termes les plus vraies, les mieux formulées et les plus utiles que j’ai jamais écrites ; et le dernier, auquel j’ai consacré des soins tout particuliers, est sans doute le meilleur que j’écrirai jamais.

“Cela, il l’est peut-être, pourra observer le lecteur, mais il n’en résulte pas qu’il soit bien écrit.” Tout en admettant bien sincèrement ce dernier point, je reste pourtant satisfait de ce travail, bien que je ne le sois d’aucun autre ; et me proposant à brève échéance de développer les sujets abordés dans ces articles, dès que j’en aurai le loisir, je souhaite que mes déclarations liminaires soient à la portée de quiconque pourrait se soucier de s’y référer. Je republie donc ces textes tels qu’ils ont paru d’abord. Un seul mot est changé, pour corriger l’estimation d’un poids ; aucun mot n’est ajouté.

2 - Cependant, si je ne vois rien à modifier dans ces articles, je ne suis pas sans regretter que l’affirmation la plus surprenante qu’ils contiennent - celle ayant trait à la nécessité de réguler le travail et de garantir les salaires - se soit insinuée dans le premier, dans la mesure où c’est l’une des moins importantes, si elle n’est assurément pas la moins certaine, des propositions à défendre. Le véritable objet de ces essais, leur sens et leur but principaux, sont de donner, et ce pour la première fois me semble-t-il en bon anglais - car ce fut chose souvent faite, en passant, en bon grec par Platon et Xénophon, et en bon latin par Cicéron et Horace - une définition logique de la RICHESSE : car une telle définition est absolument nécessaire pour fonder la science économique. L’essai le plus fameux ayant récemment paru sur ce sujet, après la déclaration liminaire que les “spécialistes d’économie politique font profession d’enseigner - ou d’enquêter sur [3] - la nature de la richesse,” clôt ainsi la déclaration de sa thèse : “Chacun a une idée, suffisamment précise pour les besoins ordinaires, de ce qu’on entend par richesse.”(...) “Ce traité n’a nullement l’intention de proposer une subtilité métaphysique en guise de définition.” [4]

3 - De subtilité métaphysique, nous n’avons certes pas besoin ; mais de subtilité physique et d’exactitude logique, s’agissant d’un sujet physique, nous avons en revanche grand besoin.

Imaginons que le sujet de notre enquête, au lieu d’être le droit de la maison (Oikonomia) ait été le droit des étoiles (Astronomia), et qu’ignorant la distinction entre le ciel des fixes et les planètes mobiles, comme ici entre la richesse rayonnante et la richesse réflexive, l’auteur ait commencé ainsi : “Chacun a une idée, suffisamment précise pour les besoins ordinaires, de ce qu’on entend par étoiles. Ce traité n’a nullement l’intention de proposer une subtilité métaphysique en guise de définition de l’étoile” ; l’essai débutant ainsi aurait pourtant pu être beaucoup plus vrai dans ses conclusions, et mille fois plus utile au navigateur, que tout traité sur la richesse dont les résultats se fondent sur l’opinion générale qu’on en a pourra l’être jamais à l’économiste.

4 - C’était donc le premier objet des articles suivants de donner une définition exacte et durable de la richesse. Leur deuxième objet était de montrer que l’acquisition de richesse n’est possible, en dernière analyse, que dans certaines conditions morales de la société, dont la toute première est la foi dans l’existence de l’honnêteté et même dans la possibilité d’atteindre celle-ci dans l’ordre des choses pratiques.

Sans nous risquer à décider - puisqu’en semblable affaire le jugement humain ne saurait être concluant - quelle est ou n’est pas la plus noble des œuvres de Dieu, il nous est peut-être loisible d’admettre ceci avec Pope : l’homme honnête figure au nombre des meilleures œuvres divines actuellement visibles et, les choses étant ce qu’elles sont, il est plutôt rare ; mais il n’est pas une œuvre inimaginable ni miraculeuse ; encore moins anormale. L’honnêteté n’est pas une force perturbatrice qui dérangerait les orbites de l’économie ; mais une force cohérente et déterminante et c’est en lui obéissant - et à nulle autre - que ces orbites peuvent échapper au chaos.

5 - Il est vrai que j’ai parfois entendu condamner Pope pour l’humilité, et non l’élévation, de son critère : “Certes, l’honnêteté est une vertu respectable ; mais les hommes ne vont-ils pas beaucoup plus haut ? Ne ne nous demandera-t-on rien de plus qu’être honnête ?”

Pour le moment, mes bons amis, rien d’autre. Il semble que dans nos aspirations à être plus que cela, nous avons dans une certaine mesure perdu de vue l’importance d’être au moins cela. Quant à savoir ce en quoi nous aurions pu perdre la foi par ailleurs, il n’en sera pas question ici ; c’est un fait bien établi que nous avons perdu la foi dans l’honnêteté ordinaire et dans son efficace. Et cette foi, comme les faits sur lesquels elle peut reposer, il est de notre tout premier devoir de la recouvrer et de la garder : non seulement en croyant, mais en nous assurant par l’expérience, qu’il subsiste en ce monde des gens qu’on peut détourner de la fraude autrement que par la crainte de perdre leur emploi [5] ; bien plus, qu’il est même exactement proportionnel à leur nombre dans tout État que ce dernier persévère dans l’être ou puisse le faire.

Aussi les essais suivants traitent-ils essentiellement de ces deux points. Le sujet de l’organisation du travail n’est abordé qu’en passant ; en effet, pourvu que nous obtenions de nos capitaines d’industrie assez d’honnêteté, l’organisation du travail devient aisée et se développera sans contestation ni difficulté ; mais si nous ne pouvons obtenir d’honnêteté de leur part, cette organisation est à tout jamais impossible.

6 - Les multiples conditions la permettant, j’entends les examiner de façon approfondie dans la suite. Cependant, de peur que le lecteur ne s’effraie des allusions prodiguées pendant l’investigation suivante des premiers principes, comme si elles le menaient sur un terrain surprenamment dangereux, j’énoncerai dès à présent, pour le rassurer, le pis du dogme politique auquel je souhaite le voir adhérer.

(1) Premièrement, - qu’il y ait des écoles de formation pour la jeunesse créées, aux frais et sous la direction du gouvernement [6] , dans tout le pays ; que chaque enfant né dans le pays ait la permission de les fréquenter, conformément au souhait parental (et dans certains cas, qu’il en ait l’obligation sous peine d’amende) ; et que, dans ces écoles, l’enfant se voie impérativement enseigné (avec d’autres parties mineures du savoir que nous considérerons plus loin), grâce aux enseignants les plus compétents du pays, les trois choses suivantes :

a) Les lois de la santé, et les exercices qu’elles prescrivent ;
b) Des habitudes de courtoisie et de justice ; enfin
c) La vocation qui lui permettra de vivre.

(2) Deuxièmement, qu’en lien avec ces écoles de formation, on établisse, là encore sous l’entier contrôle du gouvernement, des usines et des ateliers pour la fabrication et la vente de tout article nécessaire à la vie quotidienne et pour la pratique de tout art utile. Et, sans la moindre immixtion dans l’entreprise privée, sans imposer aucune restriction ni taxe au commerce privé, mais en laissant l’une et l’autre libres de faire de leur mieux et de l’emporter sur l’État s’ils le peuvent - qu’on accomplisse dans ces usines et ateliers du gouvernement un travail irréprochable et exemplaire, qu’on vende des biens essentiels et authentiques ; de sorte qu’on soit certain, si l’on choisit de payer le prix affiché par le gouvernement, d’obtenir pour son argent du pain qui est du pain, de la bière qui est de la bière, du travail qui est du travail.

(3) Troisièmement, que tout homme, femme, garçon ou fille sans emploi soit aussitôt accueilli dans l’école de l’État la plus proche, et se voie confier tel travail qui semble, après essai, lui convenir, avec un salaire garanti et révisable annuellement ; - que, s’il est jugé incapable de travailler par ignorance, il soit instruit, ou si c’est par maladie, qu’il soit soigné ; mais que si l’on découvre qu’il refuse de travailler, il soit attelé, de la façon la plus ferme et contraignante, aux formes de labeur nécessaire les plus pénibles et dégradantes, en particulier ceux des mines et autres lieux dangereux (leur danger étant toutefois réduit au maximum grâce à de prudents règlements et discipline) et que le juste salaire de semblable tâche soit tenu - après soustraction du coût de la contrainte - à la disposition de l’ouvrier sitôt qu’il sera revenu à une plus sage conception des lois de l’emploi.

(4) Quatrièmement et enfin, qu’aux vieux et indigents soient fournis le réconfort et un toit ; fourniture qui, lorsque le fonctionnement du système dont je parle a dégagé le malheur de tout sentiment de culpabilité, deviendrait honorable et non honteuse pour qui la reçoit. Car (j’emprunte ce passage à mon Économie politique de l’Art à laquelle je renvoie le lecteur pour de plus amples détails) “un laboureur sert son pays avec sa bêche, tout comme l’homme des rangs intermédiaires de la société la sert avec l’épée, la plume ou le bistouri. Si le service est moindre, et donc moindres les gages quand il est en bonne santé, alors l’indemnité sera peut-être moindre quand sa santé sera brisée, mais non moins honorable ; et il devrait être tout aussi simple et naturel pour le laboureur de recevoir sa pension de sa paroisse, parce qu’il en a bien mérité, qu’il l’est pour l’homme de plus haut rang de recevoir sa pension de son pays, parce qu’il a bien mérité de son pays.”

Déclaration à laquelle je me contenterai d’ajouter, en guise de conclusion, au sujet de la règle et du salaire de la vie et de la mort, que, pour les grands comme pour les petits, les derniers mots de Tite-Live concernant Valerius Publicola, “de publico est elatus,” [7] ne sauraient clore déshonorablement une épitaphe.

7 - Voici donc ce que je crois et je m’apprête, autant que je le pourrai, à expliquer et illustrer ces faits dans leurs conséquences diverses, sans négliger dans mon enquête les questions en dépendant. Je ne les énonce ici que brièvement, pour empêcher que le lecteur, alarmé, ne s’interroge sur mon intention ultime ; je ne le prie pas moins, pour l’heure, de se rappeler que dans une science traitant d’éléments aussi subtils que ceux de la nature humaine, on ne peut répondre en définitive que de la vérité des principes, pas du succès immédiat des projets ; même dans le meilleur de ceux-ci, on peut toujours s’interroger sur ce qu’on peut accomplir sur le champ, sans pouvoir concevoir ce qu’on réalisera à la fin.

DENMARK HILL,
10 mai 1862.

Notes

[1(Mat., XX, 13-15) Traduit d’après le Nouveau Testament grec. (NdT)

[2(Za, XI, 12 ) Traduit d’après la Septante (NdT).

[3Lequel des deux ? Car là où une enquête est nécessaire, l’enseignement est impossible (NdA).

[4J. Stuart Mill, Principes d’économie politique, Remarques préliminaires (NdT).

[5La discipline effective qui s’exerce sur l’ouvrier n’est pas celle de sa corporation, mais celle de ses clients. C’est la crainte de perdre leur clientèle qui limite ses fraudes et remédie à ses négligences.” (De la Richesse des Nations, Livre I, chapitre 10).
Note à la Deuxième Édition - Le seul ajout que je ferai à ce livre sera d’inviter ardemment tout lecteur chrétien à se demander à quel état de damnation complète serait rendue l’âme de l’être humain qui lirait sans s’émouvoir semblable phrase : pis, qui l’écrirait ; et je lui opposerai les premières déclarations commerciales de Venise, par moi découverte dans sa première église :
“Qu’autour de ce temple, la loi du Marchand soit juste, ses poids exacts et ses contrats sans malice.”
Si l’un de mes lecteurs d’aujourd’hui juge le propos de cette note excessif ou déplacé, je le prierai de lire attentivement le dix-huitième paragraphe de Sésame et les Lys ; et d’être certain que je n’utilise jamais, pour moi-même, désormais, dans mes écrits, le moindre mot qui ne soit, après mûre réflexion, le plus approprié à la circonstance.
VENISE, dimanche 18 mars 1877. (NdA)

[6Les êtres à courte vue demanderont sans doute sur quels fonds ces écoles seraient entretenues. J’examinerai plus bas les modes utiles de leur financement direct ; indirectement, elles seraient bien plus qu’autofinancées. L’économie de la seule criminalité (assurément l’un des articles de luxe les plus coûteux du marché européen moderne) qu’elles induiraient suffirait à les financer au décuple. Leur économie de travail serait un gain net, et trop important pour être rapidement calculable.(NdA)

[7P. Valerius, omnium consensu princeps belli pacisque artibus, anno post moritur ; gloria ingenti, copiis, familiaribus adeo exiguis, ut funeri sumtus deesset : de publico est elatus. Luxere matronae ut Brutum.” II, xvi (NdA) P. Valerius, brillant de l’avis de tous dans les arts de la paix et de la guerre, meurt dans l’année suivante : riche de gloire, mais si pauvre en biens matériels que l’argent manqua pour ses funérailles : il fut enterré aux frais de la République. Les matrones le pleurèrent comme Brutus. (Trad. G. Villeneuve).


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