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Tenochtitlan, aperçu de la culture mexica

lundi 27 février 2012, par Guillaume Villeneuve


L’admirable situation de la capitale mexicaine, Tenochtitlan, n’aurait guère pu être meilleure. La ville se dressait à plus de 2300 mètres d’altitude, sur une île lacustre peu éloignée du littoral occidental (320 kilomètres) ou oriental (240 kilomètres). Le lac se trouvait au centre d’une vaste vallée bornée de magnifiques montagnes, dont deux étaient des volcans. Tous deux étaient couverts de neiges éternelles. « Ô Mexico, quelles montagnes t’entourent et te couronnent ! » exulterait quelques années plus tard un franciscain espagnol. [1] Le soleil brillait avec éclat la plupart du temps, l’air était clair, le ciel aussi bleu que l’eau du lac, les couleurs intenses, les nuits froides.

Comme à Venise, à laquelle on la comparerait souvent, plusieurs générations avaient œuvré à construire Tenochtitlan. [2] La minuscule île naturelle en formant le centre avait été agrandie, au moyen de pieux, de boue et de rochers, jusqu’à recouvrir un millier d’hectares. Tenochtitlan arborait fièrement une trentaine de beaux palais, construits dans une pierre volcanique rougeâtre et poreuse. [3] Les maisons ordinaires, de plain-pied, où vivaient la plupart des 250 000 habitants, étaient en pisé ordinairement peint en blanc. [4] Beaucoup étaient juchées sur des plates-formes pour prévenir les inondations. Le lac était parcouru de toutes sortes d’embarcations apportant tributs et marchandises. De petites villes bien construites, vassales de la grande cité, parsemaient les rives du lac.

Au centre de Tenochtitlan, on trouvait une enceinte sacrée renfermant plusieurs bâtisses saintes et des pyramides sommées de temples. [5] Rues et canaux quittaient l’enceinte aux quatre points cardinaux. Non loin se dressait le palais de l’empereur. On découvrait plusieurs petites pyramides dans la ville, soutenant chacune un temple dédié aux différents dieux : ces pyramides, édifices religieux typiques de la région, étaient un hommage humain à la splendeur des volcans environnants.

Tenochtitlan semblait inexpugnable. La ville n’avait jamais été attaquée. Les Mexicains n’avaient qu’à lever les ponts-levis des trois chaussées reliant la capitale à la terre ferme pour échapper à tout ennemi imaginable. Un poème s’interrogeait :

Qui pourrait conquérir Tenochtitlan ?
Qui pourrait ébranler la fondation du Ciel... ?

 [6]

[...]

Le pouvoir des Mexica en l’an 1518 ou, comme ils l’appelaient, l’année de 13-lapin, semblait reposer sur de solides fondations. Les échanges commerciaux étaient bien réglés. Fèves de cacao, manteaux, parfois canoës, haches de cuivre et plumes remplies de poussière d’or servaient de monnaie d’échange (un petit manteau était estimé de 65 à 100 fèves de cacao). [7] Mais on payait ordinairement les services en services.

On trouvait des marchés dans tous les quartiers : l’un d’eux, celui de la ville de Tlatelolco, désormais vaste faubourg de Tenochtitlan, était le plus important marché des Amériques, le bazar de toute la région. On y échangeait même des marchandises venues du lointain Guatemala. Pendant ce temps, presque tout le monde commerçait à petite échelle dans l’ancien Mexique car vendre le produit de la maisonnée était la principale activité de la famille.

L’empire mexicain avait l’avantage d’une langue remarquable, le nahuatl ; selon l’un de ses locuteurs, une « langue souple et malléable, tout à la fois majestueuse et de grande qualité, riche et facile à maîtriser. » [8] Elle se prêtait aux métaphores expressives et aux répétitions oratoires. Elle inspirait rhétorique et poésie, récitée comme passe-temps et pour célébrer les dieux. [9] Autre tradition très intéressante, celle des longs discours, huehuelatolli, les « paroles des hommes âgés », appris par cœur (comme la poésie) pour les occasions publiques et traitant de très nombreux thèmes : ils recommandaient en général la tempérance comme la meilleure solution.

Le nahuatl était une langue parlée. Les Mexica, comme les autres peuples de la Vallée, écrivaient au moyen de pictogrammes et d’idéogrammes. Les premiers étaient toujours à même de représenter les noms de personnes – par exemple, Acamapitchli (« poignée de roseaux ») ou Miahuaxochitl (« fleur de maïs turquoise »). Les Mexica évoluaient peut-être vers un alphabet syllabique comme celui des Maya. Mais une évolution aussi majeure n’aurait pu exprimer les subtilités de leur parler. Pourtant, le nahuatl était exactement ce que le philologue castillan Antonio de Nebrija disait du castillan dans les années 1490 : « une langue d’empire. » Ainsi, la traduction littérale du mot signifiant dirigeant, tlatoani, était « porte-parole » : celui qui parle ou, peut-être, celui qui commande (l’empereur, huey tlatoani, était le « grand porte-parole »). Les auteurs mexicains pouvaient de même exprimer la mélancolie élégiaque d’une manière qui semble presque faire écho à la poésie française de la même période ou aux coplas de Jorge Manrique.

Je passerai comme une fleur fanée
Ma célébrité sera néant, mon renom sur cette Terre disparaîtra. [10]

[...]

Un peuple spécial exige une formation spéciale. Celle-ci était possible dans la mesure où la plupart des Mexica vivaient en ville et où leurs enfants pouvaient facilement fréquenter une école. Les classes supérieures envoyaient leurs enfants dans de sévères pensions, les calmécac (« maisons des pleurs ») lesquelles, par leur souci des bonnes manières, leur détermination à rompre le lien unissant les garçons au foyer familial, leur austérité, ne sont pas sans ressembler beaucoup aux public schools d’Angleterre sous le règne de Victoria (les garçonnets âgés de sept ans avaient ordre de ne pas penser avec regret à leur maison. « Ne dis pas ’ma mère est là-bas, mon père est là-bas’. » [11] On se préoccupait du « caractère » : de préparer, « un visage droit, un cœur fidèle ». Mais il y avait aussi des cours de droit, de politique, d’histoire, de dessin et de musique.

Les enfants des ouvriers recevaient une formation professionnelle dans les telpochcalli, les « maisons de la jeunesse », plus souples, installées dans chaque district. Les maîtres étaient des professionnels, épaulés par des prêtres. Les enfants d’ouvriers pouvaient quitter ces dernières institutions pour rentrer fréquemment chez eux. Pourtant, ils recevaient eux aussi des cours approfondis de morale et d’histoire naturelle grâce à des prônes qu’ils apprenaient souvent par cœur et dont nous avons conservé quelques exemples. « Presque tous, a écrit un bon observateur des années 1560, connaissent les noms de tous les oiseaux, animaux, arbres et herbes médicinales – ils connaissent un millier de variétés de ces dernières – et savent à quoi elles servent. » [12] On leur inculquait une solide éthique du travail : les enfants devaient être honnêtes, diligents et pleins de ressources. Malgré tout, la préparation au combat était l’élément principal de l’éducation masculine, et d’abord le combat singulier contre un ennemi de même valeur.

La conquête du Mexique, éditions Bouquins, Paris 2011, chapitre premier.

Notes

[1Fray Toribio de Benavente (« Motolinía »), Historia de las Indias de Nueva España, in Garcia Icazbalceta, I, 177.

[2L’un des premiers textes publiés à mentionner Mexico Tenochtitlan, Newe Zeitung von dem Lande das die Spanier funden haben (…) (probablement Augsbourg, début 1522) qui la qualifie de « grande Venise » (HAHR, 1929, 200).

[3Il s’agissait de tezontle. Francisco de Cervantes, à Tenochtitlan en 1519, déclara au Licenciado Vázquez de Ayllón en 1520 qu’il y avait « treynta casas de cal y canto fuertes » (Polavieja, 81).

[4Une estimation récente de Felipe Solis Olguin, « Mexico Tenochtitlan, capital de la Guerra y los lagos de jade, » in Arte Precolombino de México (Madrid, 1990), 100, propose 250 000 habitants.

[5Sahagún a dit qu’on dénombrait 75 édifices sacrés, mais c’est impossible sur la surface concernée. Sans doute Soustelle et Eduard Seler avaient-ils raison de penser qu’il s’agissait du nombre des édifices de ce type dans différents quartiers de la ville (Jacques Soustelle, La vie quotidienne des Aztèques à la veille de la conquête espagnole (Paris, 1955), 45 et Eduard Seler, cit. E. Hill Boone, The Aztec Templo Mayor (Washington, 1987), 37 n. 13.

[6Miguel León-Portilla, Precolombian literatures of Mexico (Norman, 1969), 87.

[7FC, ix, 48. Voir Jacqueline Durand Forest, « Cambios económicos y moneda entre los aztecas, » ECN, ix (1971).

[8Camargo, 85. Pour le nahuatl, voir Soustelle [1,5], 135 et Angel Garibay, Historia de la literatura nahuatl (Mexico, 1953, 2 vols.), I, 17. Au XVIIIe siècle, Lorenzo Boturini jugeait le nahuatl « plus élégant que le latin » (cit. León Portilla, [Préface 5] et Fray Clavigero, quoique moins enthousiaste, jugeait que le « nahuatl était tout à fait à même d’exprimer les questions spirituelles » (Francisco Javier Clavijero, Historia Antigua de México, ed. Mariano Cuevas, Mexico, 1964, 239). Le nahuatl classique du XVIe siècle a disparu ; plusieurs dialectes subsistent (par exemple à Milpa Alta, près de la ville de Mexico).

[9On conserve quelque 200 poèmes en nahuatl. Sus par cœur (peut-être avec le concours de moyens mnémotechniques et de pictogrammes) ils furent transcrits (sans doute assez inexactement dans certains cas) après la conquête.

[10Garibay [1, 13], I, 90.

[11FC, vi, 214 ; Sahagún, I, 502.

[12Zorita [1, 8], 120.


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