Guillaume Villeneuve, traducteur
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Le Bernin

vendredi 19 mars 2021, par Guillaume Villeneuve


Le Bernin fut d’une précocité éblouissante. Il avait seize ans quand la famille Borghese lui acheta une sculpture et vingt quand il reçut commande d’un portrait du pape Borghese, Paul V. Durant les trois années suivantes, il acquit une maîtrise de la sculpture du marbre jamais vue avant ni après lui. Son David, contrairement au David statique de Michel-Ange, saisit la brusque torsion de l’action et l’expression véhémente du visage est presque exagérée – en réalité, c’est un auto-portrait du jeune Bernin qui fit la grimace dans un miroir dont la légende nous dit qu’il lui était tendu par son mécène, le cardinal Scipione Borghese. Le groupe Apollon et Daphné est un exemple encore plus extraordinaire de la manière dont le marbre peut exprimer la fluidité et l’évanescence car il saisit le moment où Daphné, qui appelle son père à l’aide, est métamorphosée en laurier. Déjà ses doigts se changent en feuilles. Apollon commence tout juste à comprendre qu’il l’a perdue et s’il baissait les yeux, il verrait que ses belles jambes se muent en tronc d’arbre, que ses orteils deviennent des racines et radicelles.

Ces œuvres brillantes furent exécutées pour la famille Borghese et qu’elle les ait commandées à un si jeune homme en dit long sur son flair. Il est vrai qu’à l’horizon de 1620, les riches familles romaines, celles en fait des papes successifs, avaient commencé à rivaliser en tant que mécènes et collectionneurs, non sans souvent verser dans la piraterie. On songe à la compétition entre les grands collectionneurs américains d’il y a soixante ans, les Frick, Morgan et Walters, avec cette différence que les patrons romains rivalisaient pour les œuvres d’artistes en activité, pas seulement pour des « tableaux de maîtres » munis de certificats d’authenticité. Les grandes familles engageaient les peintres par contrat, tels des athlètes, et ceux-ci étaient vraiment payés, ce qui ne leur arrivait jamais à la Renaissance. Comme il arrive souvent, détente et abondance soudaines après une période d’austérité produisirent une explosion d’énergie créatrice. Et les années 1620 furent assurément détendues comme on le voit dans le portrait que fit Le Bernin de ce cardinal très prospère, Scipione Borghese. De toutes ces familles papales, l’une surclassait facilement toutes les autres, celle des Barberini. Ils le devaient au pontificat de Matteo Barberini qui devint en 1623 le pape Urbain VIII. Il n’était pas qu’un amoureux sincère de l’art : il réussit à occuper le trône pétrinien durant vingt ans (on préférait que la durée moyenne d’un pontificat fût d’un lustre pour que la cohorte des profiteurs se renouvelle le plus possible). On dit que les première audiences du nouveau pape furent accordées au Bernin ; il lui aurait déclaré : « Vous avez beaucoup de chance, Chevalier, de voir Matteo Barberini sur le trône de Saint Pierre mais Nous en avons plus encore que le Chevalier Bernin vive sous Notre pontificat. »

Bruxelles, 2021, pp. 150-1.


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