Guillaume Villeneuve, traducteur
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La science désemparée et les machines volontaires

vendredi 19 mars 2021, par Guillaume Villeneuve


Cette scène [L’enterrement de Tolstoï] se déroulait en 1910. Dans les deux ans suivants, Rutherford et Einstein avaient fait leurs premières découvertes : une nouvelle ère avait donc commencé avant la guerre de 1914. Nous y sommes toujours. Assurément la science a connu de grands triomphes au XIXe siècle, mais presque tous concernaient des progrès pratiques ou technologiques. Ainsi, Edison, dont les inventions ont augmenté notre confort matériel dans les mêmes proportions qu’aucune autre, n’était pas du tout ce qu’on appellerait un scientifique mais un suprême bricoleur – le successeur de Benjamin Franklin. Mais à partir d’Einstein, de Niels Bohr et du laboratoire Cavendish [1], la science n’a plus existé pour déférer aux besoins humains, mais pour elle-même. Le jour où les savants purent utiliser une idée mathématique pour transformer la matière, ils atteignirent la même relation, quasi-magique, avec le monde matériel que les artistes. Devant la photographie d’Einstein par Karsh, je me demande quel visage elle me rappelle : Rembrandt âgé.

Dans cette série, j’ai suivi les soubresauts de la civilisation historiquement, en m’efforçant de découvrir les effets aussi bien que les causes ; à l’évidence, je dois m’arrêter là. Nous n’avons aucune idée de notre destination et les amples articles assurés décrivant l’avenir me paraissent les plus honteuses, intellectuellement, de toutes les formes de déclaration publique. Les savants les plus qualifiés pour parler ont veillé à se taire. J. B. S. Haldane [2] a résumé la situation en ces termes : « Ma propre intuition est que l’univers est non seulement plus étrange que nous le supposons, mais plus étrange que nous pouvons le supposer. » « Je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle car le premier ciel et la première terre ont disparu. » [3] Ce qui nous rappelle que l’univers décrit dans le livre de l’Apocalypse est assez étrange ; mais les symboles peuvent nous en permettre la description alors que notre univers ne peut même pas être énoncé symboliquement. Et cela nous concerne tous, plus directement qu’on pourrait le supposer. Ainsi, les artistes, que les systèmes sociaux ont très peu influencés, ont toujours réagi instinctivement aux pré-supposés touchant la forme de l’univers. Le caractère incompréhensible du nouveau cosmos me semble être la raison, en dernière analyse, du chaos de l’art moderne. Je ne sais presque rien de la science mais j’ai passé ma vie à tâcher de comprendre l’art : je suis totalement désorienté par ce qui se passe aujourd’hui. J’aime parfois ce que je vois mais quand je lis les critiques modernes je me rends compte que mes préférences sont superficielles et hasardeuses.

Cependant, dans le monde de l’action, quelques évidences s’imposent, si évidentes que j’hésite à les répéter. L’une d’elles est notre habitude croissante de nous en remettre aux machines. Ce ne sont plus des outils et elles se sont mises à nous donner des ordres. Et malheureusement, les machines, depuis la première mitrailleuse auto-alimentée [4] jusqu’à l’ordinateur, sont pour la plupart des moyens grâce auxquels une minorité peut maintenir les hommes libres dans la sujétion.

Notre autre spécialité est notre pulsion de destruction. À l’aide de machines, nous avons fait de notre mieux pour nous détruire pendant deux guerres ; nous avons ainsi relâché un raz-de-marée de mal, que les personnes intelligentes ont tenté de justifier en faisant l’éloge de la violence, des « théâtres de la cruauté » etc. Ajoutons à cela le souvenir de ce compagnon ténébreux qui ne nous quitte pas, tel un ange gardien inversé, silencieux, invisible, presque inimaginable – et pourtant incontestablement là et prêt à se manifester à l’appui d’un bouton ; et l’on doit convenir que l’avenir de la civilisation ne semble guère brillant.

Bruxelles, 2021, pp. 272-3.

Notes

[1Fameux laboratoire de recherche de Cambridge, pépinière de 30 Prix Nobel entre 1904 et 2019 (NdT).

[2John Burdon Sanderson Haldane (1892-1964), issu d’un clan aristocratique écossais, biologiste et généticien après de brillantes études de latin, de grec et de mathématiques à Oxford, inventeur entre bien d’autres choses du mot « clone ». Quitte le parti communiste après l’affaire Lysenko. Exilé en Inde – dont il prit la nationalité - en 1957 après la guerre anglo-israélo-française pour la reprise du canal de Suez (NdT).

[3Apocalypse 21, 1 (NdT).

[4Inventée en 1884 par sir Hiram Maxim (NdT).


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