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Superstitions, hernies, musaraigne


LETTRE XXVIII

Selborne, le 8 janvier 1776,

Cher Monsieur,

Rien n’est plus difficile en ce monde que de se débarrasser des préjugés superstitieux : nous les suçons pour ainsi dire avec le lait de notre mère ; et ils grandissent avec nous au moment où ils exercent l’étreinte la plus forte et font les impressions les plus durables, deviennent si imbriqués à nos constitutions elles-mêmes qu’il faut le meilleur bon sens pour s’en dégager. Rien d’étonnant, donc, à ce que les personnes les plus modestes les conservent toute leur vie durant puisque leurs esprits ne sont pas renforcés par une éducation libérale et donc incapables de faire le moindre effort à la hauteur de l’occasion.

Pareil préambule paraît nécessaire avant d’aborder les superstitions de ce district de peur qu’on ne nous soupçonne d’exagérer dans un récital de pratiques trop grossières pour cette époque éclairée.

Mais la population de Tring, dans le Hertforshire, ferait bien de se rappeler que pas plus tard qu’en 1751, et dans un rayon de vingt milles de la capitale, elle se saisit de deux sorcières chargées d’ans, accablées d’infirmités, sur une accusation de sorcellerie ; et qu’après des épreuves diverses, elle les noya dans un abreuvoir à chevaux.

Dans une cour de ferme, près du centre de ce village [1], s’élève jusqu’à ce jour une rangée de frênes étêtés qui, à en juger par les fentes et les longues cicatrices qui courent sur leurs troncs, montrent clairement qu’ils ont été fendus dans des temps anciens. Ces arbres, encore jeunes et flexibles, furent tranchés et maintenus ouverts par des coins tandis qu’on insérait dans les ouvertures ainsi ménagées des enfants nus, souffrant de hernies, en pensant que par un tel procédé les pauvres petits seraient guéris de leur infirmité. Dès que l’opération avait pris fin, on comblait de terre la partie blessée de l’arbre avant de l’emmailloter soigneusement. Si les parties se rejoignaient et se ressoudaient, comme il arrivait d’ordinaire si l’opération était menée avec un peu d’adresse, le patient était guéri ; mais si la crevasse continuait à bailler, on supposait que l’opération serait sans effet. Ayant eu l’occasion d’agrandir mon jardin il y a peu, j’ai abattu deux ou trois de ces arbres, dont l’un ne s’était pas refermé.

Le village compte actuellement plusieurs personnes censées avoir été guéries dans leur enfance par cette cérémonie superstitieuse qui nous vient peut-être de nos ancêtres saxons qui la pratiquaient avant leur conversion au christianisme.

Au coin sud du Plestor, la zone voisine de l’église, se dressait il y a une vingtaine d’années un très vieux frêne étêté et creux, aux formes grotesques, que l’on considérait depuis des temps immémoriaux avec vénération et où l’on voyait un shrew-ash. [2] Il s’agit d’un frêne dont les rameaux ou les branches, doucement appliqués sur les membres d’une bête de ferme, soulagent aussitôt les douleurs dont elle souffre par suite de la course d’une musaraigne sur cette partie du corps : car on suppose que la musaraigne est d’une nature si néfaste et délétère que partout où elle rampe sur un animal, qu’il s’agisse d’un cheval, d’une vache ou d’un mouton, l’animal en question est affligé d’une angoisse cruelle et menacé de perdre l’usage du membre concerné. Contre cet accident, auquel les bêtes étaient toujours exposées, nos prévoyants ancêtres gardaient toujours un shrew-ash à portée de la main lequel, une fois préparé, conserverait ses vertus à jamais. On le fabriquait ainsi : [3] on forait un trou profond dans l’âme de l’arbre avec une chignole et l’on y jetait une pauvre musaraigne vivante avant de l’y emmurer, sans doute avec force incantations étranges oubliées depuis longtemps. Comme les cérémonies nécessaires à semblable consécration ne sont plus comprises, tout renouvellement a pris fin et l’on ne sache pas que subsite un tel arbre sur les terres du manoir et du ressort.

Quant à celui du Plestor,

Feu le vicaire l’abattit et le brûla,

quand il était chargé de l’entretien des routes, indifférent aux remontrances des badauds qui intercédèrent en vain pour sa conservation, en prétextant ses vertus et son efficacité, en affirmant qu’il avait été

Religione patrum multos servata per annos. [4]

Je suis, etc.

L’histoire naturelle de Selborne, Londres 1789.

Notes

[1Selborne, dans le Hampshire (NdT)

[2Ash veut dire “frêne” et shrew “musaraigne” (NdT)

[3Pour une pratique similaire, voir le Staffordhire de Plot.(NdA)

[4Conservé par la piété des ancêtres durant bien des années (NdT).


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