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Entre fleuve et forêt


Tout au long de l’après-midi, les collines n’avaient cessé de gagner en importance, et voici qu’elles déferlaient à l’horizon derrière une éminence pentue et solitaire, revêtue de vignes jusqu’au sommet. Nous passâmes le portail qui se trouvait à ses pieds et une longue allée d’herbe nous amena devant une façade palladienne. Deux hérons prirent leur essor à notre approche ; la pénombre respirait l’odeur du lilas. Derrière les porte-fenêtres, une servante en coiffe et pieds nus, munie d’une grande allumette, était en train d’allumer les lampes d’une vaste pièce et chaque nouvelle mare de lumière révélait les formes d’un mobilier Biedermeier, de fauteuils et de sofas où ne subsistaient que quelques morceaux de la tapisserie originale ; il y avait des rideaux prune décolorés et un piano à queue surchargé de photos encadrées et de vieux albums de famille à fermoirs de cuivre ; des trophées pointaient leurs entrelacs de bois, un lynx empaillé dressait les oreilles, des ancêtres en tunique de fourrure et munis d’épées prenaient la pose dans l’ombre. (…)

Le lendemain révéla la façade d’un édifice de la fin du XVIIIe siècle. Entre les ailes, quatre colonnes toscanes largement espacées s’avançaient et montaient jusqu’au dernier étage, formant ainsi une splendide loggia. Des volets blancs à claire-voie prolongeaient la ligne des fenêtres de part et d’autre, chacun touchant son voisin quand ils étaient ouverts, et laissaient la lumière se déverser sur les planchers ; fermés lorsque le soleil devenait trop chaud, leurs lattes inclinées projetaient des barres d’ombre et de lumière sous vos pieds. Une roue crantée munie d’une poignée permettait d’abaisser l’immense oblique d’un store blanc, et lorsqu’on regardait au loin on aurait pu se croire sur le pont d’un schooner peint par Tissot, avec les cimes des arbres en guise de vagues. À l’horizon, la colline hémisphérique de Mokra couverte de vignes se dressait comme une île volcanique devant les agrégats neigeux des nuages et la pâleur du ciel. Des bouffées de lilas, de buis et de lavande s’égaraient dans la pièce, les chardonnerets sautillaient sur les branches et, de temps en temps, les hirondelles de fenêtre blotties sur la corniche s’aventuraient à l’intérieur, y décrivant des cercles désespérés, ou traversaient la maison de part en part. (…)

Et nous partîmes inspecter les champs et les cultures dans une voiture découverte, derrière la plume d’autruche noire du cocher, et ses rubans agités par le vent.

« Voilà comment il faut vivre, » me disais-je tandis que nous roulions sous les frondaisons.

Entre fleuve et forêt, Paris 1992, revu et recueilli dans la trilogie complète du voyage à pied de Londres à Constantinople puis au Mont Athos, Dans la nuit et le vent, Nevicata, Bruxelles 2014.


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