Guillaume Villeneuve, traducteur
Accueil > Extraits > XXe siècle > Charles Sprawson > Eights Week, Pater, Saki

Eights Week, Pater, Saki

samedi 26 avril 2008, par Guillaume Villeneuve


Corvo avouait ne jamais manquer la visite d’Oxford pendant Eights Week, car, “épicurien du physique, j’aimais voir fleurir la chair la plus neuve d’Angleterre.” Parson’s Pleasure suscitait également la curiosité furtive de Walter Pater, l’esthète qui, comme on lui demandait un jour ce qu’il aurait aimé être s’il n’était pas un homme, répondit : “Une carpe nageant à jamais dans les douves vertes de quelque château royal.” C’est en regardant les corps des plongeurs “s’arquer pour plonger” dans l’étang de Harrow que J. A. Symonds découvrit pour la première fois son orientation érotique, cependant que le spectacle d’un élève de Harrow émergeant de la mer à Folkestone, doué d’un “intellect et d’un raffinement superbes” stupéfia Wilfred Owen, alors étendu sur la plage à lire Shelley pour sa dernière journée anglaise.

Dans les poèmes consacrés à la Grande Guerre, de jeunes officiers sensibles regardent avec inquiétude les recrues à eux confiées “jouer, s’éclabousser et plonger dans les trous d’eau”, des garçons “crever la surface d’une mare d’ébène”, à l’heure ultime de la joie de vivre. Mort au champ d’honneur, H. H. Munro (Saki), baigneur impénitent et pointilleux, dans les fleuves européens ou les clubs de Londres, avait été élevé par deux tantes haïes. Il s’en affranchit symboliquement en nageant nu à Étretat, là-même où Swinburne s’était éloigné sur la marée descendante. Dans sa nouvelle “Gabriel Ernest”, révélation de sa culpabilité et de ses angoisses, Saki a personnifié son homosexualité sous la forme d’un nageur, loup-garou à la “langue étrange” qui “se nourrit de chair enfantine”, découvert étendu “sur une terrasse de pierre polie surplombant une profonde mare”. Étendu de la sorte, à se sécher voluptueusement au soleil, les cheveux divisés par un récent plongeon, il semble plutôt inoffensif et on le prendrait pour un baigneur sorti de la mare voisine. Puis le narrateur remarque ses yeux étranges de tigre et quand le garçon plonge pour venir à sa rencontre, il a un mouvement d’horreur.

- Je ne peux vous laisser hanter ces bois, se récrie-t-il.

- J’ai idée que vous préférez me voir ici que sous votre toit, réplique le nageur.

L’idée d’héberger cet “animal nu et sauvage” dans son intérieur “strictement ordonné” l’alarme. Il ne dit pas un mot de sa découverte sylvestre à son retour mais en pénétrant le lendemain matin dans la morning room, il retrouve l’adolescent “gracieusement vautré sur le divan”.

- Comment osez-vous entrer ? s’exclame-t-il ; imaginez que ma tante vous voie !

Entendant les pas de celle-ci, il fait des efforts désespérés pour cacher autant de l’anatomie du garçon qu’il est possible aux feuilles du Morning Post.

À une époque d’habillement très formel, le spectacle d’un nageur nu avait quelque chose d’épiphanique. Quand R. L. Stevenson adolescent vit son père courir sur la grève de la Mer du Nord, il se sentit “quelque peu horrifié de le découvrir si beau une fois dévêtu”.

Extrait inédit de The Swimmer as Hero, Londres, 1992, pp. 163-5.


Mentions légales | Crédits