Guillaume Villeneuve, traducteur
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La nature de la démocratie

samedi 26 avril 2008, par Guillaume Villeneuve


Les commentateurs modernes doutent du caractère démocratique du régime péricléen à cause de l’existence de l’esclavage et de l’exclusion des femmes de la vie politique. Or de telles pratiques ne distinguaient pas les Athéniens de l’ensemble des sociétés ayant existé depuis l’invention de la civilisation vers 3000 avant J.-C. jusqu’à une époque récente. Ce qui les met à part, ce n’est pas tant un degré exceptionnel d’intégration que la participation extraordinairement significative et gratifiante de ceux qui étaient déjà intégrés. Il n’est pas inutile de rappeler que ce qu’on appelle la démocratie jacksonienne [1] coexistait avec l’esclavage, qu’on refusait partout aux femmes le droit de vote jusqu’au XXeme siècle et que nous continuons de limiter la participation politique à un âge spécifique. Dénier le qualificatif de démocratique à l’Athènes péricléenne à cause de ses exclus serait recourir à un groupe de critères bornés et anachroniques et conduirait à des résultats paradoxaux. À l’évidence, aucun Grec contemporain ne doutait qu’Athènes ne fût une démocratie ; la seule querelle était de savoir si cette forme de gouvernement était bonne ou mauvaise, débat presque impensable de nos jours.

Les Athéniens, d’un autre côté, auraient été stupéfaits par les prétentions des États modernes au rang de démocratie, qu’il s’agisse, par exemple, des États-Unis ou de la Grande-Bretagne. Pour eux, un caractère essentiel de ce régime était la souveraineté directe et plénière de la majorité des citoyens. Le gouvernement de représentants élus, le système de contrôle et d’équilibre des institutions [2], la séparation des pouvoirs, la nomination directe à des charges importantes, l’existence de bureaucraties non-élues, l’inamovibilité des magistrats, la durée des mandats électifs, supérieur à un an - tout cela leur aurait semblé une menace mortelle contre ce que des êtres raisonnables peuvent considérer comme la démocratie. Ces différences nous imposent d’examiner brièvement le fonctionnement de la démocratie antique si nous voulons oublier nos préjugés actuels et en percevoir la véritable nature.

Extrait de Périclès, Tallandier, pp. 73-74.

Notes

[1La "démocratie jacksonienne" renvoie à la présidence d’Andrew Jackson (1829-1837) et, plus largement, à la période de 1824-1854. Jackson entendait renforcer l’exécutif et la présidence au détriment du Congrès, et assurer une plus large participation des citoyens à la vie publique.

[2Check and balance : principe selon lequel le pouvoir de chaque institution contrebalance celui des autres, corrigeant les imperfections du système. Correspondant à une idée de Montesquieu ("le pouvoir arrête le pouvoir"), il est l’un des fondements de la pratique constitutionnelle américaine (voir, par exemple, les relations entre le président et le Sénat) [NdE]


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