Guillaume Villeneuve, traducteur
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Une demeure du Pays de Galles

lundi 15 janvier 2007, par Guillaume Villeneuve


LA RODD

Certains se souviennent encore du château vendéen des Essarts et des coutumes séculaires qu’y faisait observer le vicomte de Rougé : un reportage télévisé montrait toute la maisonnée agenouillée autour du maître de maison pour la prière journalière du soir. Avec sa mort, cela s’en est allé, de même qu’ont disparu, outre-Manche, dans la campagne de cette fin de siècle, les cycles, les fêtes, les coutumes qui en ponctuèrent la vie jusqu’à la Première Guerre mondiale, vie intemporelle aux yeux d’un John Clare, d’un Hopkins, d’un Edward Thomas...

Et pourtant, la maison de mes amis, la Rodd, gardait quelques similitudes avec Les Essarts, à commencer par son nom, qui veut dire juste la même chose, « a clearing in the woods », une zone défrichée. C’était la maison de famille, la country-house des Rodd, depuis le XVIIIe siècle, mais recensée déjà dans le Domesday Book de Guillaume, au XIe siècle. Des revers de fortune obligèrent à la vendre et ce n’est qu’en 1938 que le deuxième baron Rennell of Rodd avait pu la racheter à un colonel de l’armée des Indes, un ami de l’explorateur Thesiger [1]. C’est à ce moment-là qu’elle connut son apogée, jusqu’à la mort de lord Rennell, en 1978. Ce dernier, je ne l’ai pas connu moi-même et ne peux qu’imaginer, par ouï-dire, ce que put être la vie dans ce manoir jacobéen, habité par deux excentriques, leurs quatre filles et dix domestiques.

L’hiver était la saison où découvrir la Rodd et c’est en hiver que je la découvris. Mon hôte, le gendre de lord Rennell, un Français, le comte Gérard d’Hauteville était venu m’accueillir à la gare de Hereford, au terme de la traversée d’est en ouest de l’Angleterre. Il m’attendait, les mains croisées, gantées sur le pommeau de sa canne, assis sur l’unique banc de la petite gare soignée comme une poupée. Il faisait nuit. Il fallait à présent gagner les contreforts du pays de Galles, les limites du comté de Powys, la petite cité de Presteigne.

Je me souviens. J’avais vingt ans et j’étais intimidé, excité pendant que Gérard me racontait sa dernière rencontre avec son beau-père très affaibli, mais poli jusqu’au bout, blotti dans la Bentley rangée devant la gare – et la première, son regard sagace posé sur lui, l’évaluant ; le ciel scintillait, les étoiles étaient très visibles par ce froid, j’avais l’esprit plein de Flammarion et de Manilius que je lisais alors et tâchais de repérer la Chèvre, « versant son lait métallique » quand le vent poussait les feuilles mortes sous les phares. Toute la vallée, c’est-à-dire des milliers d’hectares, avait appartenu au vieux lord, ancien « partner » de la Grenfell Bank, mais son train de vie avait vite épuisé ses réserves : il avait fallu vendre, et, en ce soir d’hiver 1981, ses héritiers en étaient à envisager, pour la deuxième fois en trois siècles, la vente de la maison, des terres qui l’entouraient immédiatement et des deux fermes qui y étaient encore attachées.

Arrivés trois quarts d’heure plus tard, dans la nuit noire, nous ne reconnûmes que le porche éclairé, la date au fronton, 1624, et Joanna, la fille aînée de lord Rennell, venue au devant des voyageurs. Le hall était la pièce principale, salon et salle à manger tout à la fois, ouvert sur la cuisine à gauche, le grand escalier au fond, une galerie à droite, et la chambre d’apparat, « ma chambre ». Vaste hall dont la porte gigantesque de chêne noir se fermait au moyen d’une barre, juste comme celle du mégaron homérique. De fait, ce devait être la première d’une longue suite de similitudes qui ravissaient l’helléniste en moi, comme, j’en suis sûr, elles enchantaient lord Rennell, davantage encore son père, l’ambassadeur, féru de choses grecques, le poète jadis lié à Oscar Wilde, mort pendant la dernière guerre.

La maison tout entière était pleine de l’odeur de feu de bois, parfois littéralement enfumée, chauffée au poêle en permanence, hiver comme été. Au matin, je pouvais entendre Delwin, le régisseur gallois, fourrager dans le débarras avoisinant ma chambre, débarras où se trouvaient la réserve de bois, des bottes, des selles de cheval, des fusils, des photographies du deuxième baron à dos de chameau dans le Sahara, où, méhariste français, il avait participé à des expéditions cartographiques [2].

En permanence aussi, il fallait éclairer, et, dans chaque pièce, plusieurs petites lampes, tant la lueur du jour, sauf peut-être en juin, à midi, était faible, stoppée par les petits carreaux déformés, jaunis, sertis de plomb. Dans le hall, si vaste qu’un pilier l’interrompait – encore une réminiscence homérique – des fauteuils étaient groupés autour de la cheminée et du poêle, et, en file indienne sur la corniche, toute une collection de petites vaches galloises et grecques, en céramique, et un bœuf en étain, petite rareté hollandaise du XIXe siècle, qui avait perdu sa queue. Derrière les fauteuils disparates et confortables, entre eux et le paravent, un dumb-waiter d’acajou, pratique, chargé des livres et des revues en cours. À proximité de la double porte de l’immense cuisine, des deux offices, de l’escalier de service, un meuble d’appui George Ier éclairé par deux candélabres en cristal de Waterford, où l’on rangeait l’argenterie marquée aux armes de la famille, surmontées en manière de plaisanterie du colosse de Rhodes, soulignées de cette pieuse devise, l’acrostiche Recte omnia duce Deo [3]. C’est à Betty, la femme de charge, que revenait le soin fastidieux de nettoyer l’argenterie, tous les deux jours. Betty et Delwin, de même que le chat persan gris Smokey, étaient les seuls rescapés de la tourmente économique, attachés à la maison depuis toujours et aujourd’hui encore ils y servent, plusieurs années après sa vente.

Une extraordinaire horloge du XVIIIe siècle, haute de près de trois mètres, surveillait les convives, la longue table où siégeaient, à l’un et l’autre bout, les maîtres de maison. Détail insolite, des cloches de vaches grecques étaient suspendues en rang d’oignon au-dessus de la table, munies d’une cordelette : lord Rennell avait coutume de s’en servir plutôt que de la prosaïque sonnette, et il aimait à faire retentir la dernière des cinq sans que les autres tintassent.

Et, de même que j’en suis réduit à cette heure, tel le Mario Praz de La casa della vita, à feuilleter le catalogue de la vente Sotheby’s qui eut lieu le 24 novembre 1983 « by direction of the executors of the late lord and lady Rennell of Rodd » pour ranimer mes souvenirs, je devais faire jouer mon imagination afin d’éveiller tous ces objets, ces témoins inanimés de deux longues vies, celles d’un banquier géographe et d’une grande dame qui mourut oblate bénédictine après avoir mené carrière de peintre et partout accroché des centaines de tableaux, personnels ou d’amis : derrière la table veillait le regard sagace de son parrain Montague Norman, gouverneur de la Banque d’Angleterre : dans ma chambre entièrement lambrissée de chêne, où l’odeur était plus lourde que partout ailleurs, se trouvait un magnifique portrait, digne de Vuillard, de la grand-mère de Joanna [4], occupée à broder dans son salon de Londres meublé à la française, dans une bergère approchée de la fenêtre.

Il n’était pas besoin de beaucoup d’imagination, en revanche, pour sentir le pouls de la maison, et particulièrement dans ma chambre, avec ses carreaux de faïence bleue et blanche autour du poêle, son tall-boy en loupe d’orme surmonté d’une bouleversante assiette à décor de crucifixion avec son Christ et ses deux larrons, et ce sein d’où pleuvaient, maladroites et humbles, dix gouttes de sang rouille : une nuit, je ne pus trouver le sommeil, hanté par ce battement sourd des lambris, ou le souffle de la salamandre sous les pierres de l’âtre, à peine rassuré après avoir rallumé deux des sconces et observé la lumière jouer dans les pendeloques de cristal.

La vie dans une demeure anglaise, ou plutôt galloise, c’est davantage cela, l’énumération des fantômes et des ombres, que celle des trésors qu’elles contiennent toutes. Et Dieu sait que la Rodd en était pleine, dans sa chapelle, dans la première galerie, avec son Gianpietrino, sa Madone à l’enfant, qui se vendit plus cher que la maison et ses terres, son Plutarque incunable, un Alde, parti à 12 000 livres sterling, ou la table de lord Rennell, dans sa magnifique tanière, avec son plafond à caissons.

Joanna était consciente de ce qu’elle devait aux mânes fastueux de son père : le dernier soir que je fus à la Rodd, elle offrit un concert de musique de chambre dans la bibliothèque, sous le lustre immense et un petit bonhomme, entre les poutres, qui ressemblait furieusement au colosse de Rhodes, où se pressaient toutes les notabilités du cru, mais aussi les humbles et les petits.

Les ancêtres des Rennell et des Rodd dominaient la foule du XXe siècle et parmi eux James Rennell, le célèbre géographe et océanographe, auteur de la rare et recherchée Geography of Herodotus : son profil austère trahissait sa carrière militaire, mais il était un peu contrarié par un demi-sourire et des dentelles, celles du XVIIIe siècle. Francis Dunn et moi étions juchés sur la mezzanine, tout en haut. Je nous revoyais jouer au whist, et les dames en robe longue, assises sur les courtepointes devant la cheminée aux armes. Je revoyais vibrer le gong au pied de l’escalier, du portrait de Peter Rodd, mari de Nancy Mitford et clef de Sebastian Flyte, et fumer l’encens dans la chapelle.

D’autres choses, les malles superbes marquées R of R entassées dans la garde-robe de la chambre d’apparat, les selles, les fouets ne serviraient plus jamais. De même, les étables immédiatement adjacentes à la Rodd, on pouvait craindre, comme Delwin, sorte d’Eumée fidèle à l’Idée du Manoir en l’absence d’Ulysse, qu’elles ne tombent en ruine ; il regrettait les nombreux paysans qui s’y pressaient, le bétail bêlant et meuglant, sans se rendre compte que son bien-être d’aujourd’hui, son Alfa-Roméo rutilante, y étaient peut-être pour quelque chose. Il me surprit à explorer l’une de ces étables, comme tiède encore du souffle des moutons, pleine de paille, et me raconta l’électrocution, avant-guerre, d’un des garçons de ferme à l’endroit même où je me tenais.

La Rodd et son jardin de topiaires, typiquement jacobéen, étaient clos de murets et de barrières. Un peu plus haut, les serres aux carreaux brisés, entre deux granges, des clapiers aux portes entrebaillées, bloquées par les mauvaises herbes, et des pommes pourrissantes dans l’allée : je ramassais de belles feuilles mortes pour les serrer dans des livres, un Homère, un La Tour du Pin. Je rayonnais alentour, à bicyclette ou à pied, jusqu’à ce chêne isolé, foudroyé, sur la colline, en plein champ, où ma course alarmait les moutons. Son ombre ronde était distinctement visible de la barrière, et nul n’aurait été surpris de voir apparaître les kippernappers, les lutins gallois sur lesquels s’achève le journal de Hopkins, au détour de la haie.

Revenu à la maison, après le dîner, la musique au salon, les cartes de la Vallée des Marches de Galles [5] déroulées et expliquées, je m’emparais d’un Homère du XVIIe siècle, en vélin, et retrouvais ces vers :

Nul moyen maintenant, du haut d’un chêne ou d’un rocher,
De causer avec lui, comme la jeune fille et le jeune homme,
La jeune fille et le jeune homme qui causent l’un avec l’autre. [6]

Lui, ce n’était pour moi ni Achille ni le putto levant le bras dans le jardin, frôlé par les ailes nocturnes des faisans, mais bien plutôt l’inexorable flux du temps, sur l’ocre très rouge, indifférente aux hommes et à leurs pensées, du comté de Hereford, sur cette terre de l’ère primaire, insoucieuse de notre étreinte.

Paru dans la revue Autrement, « Campagne anglaise », Paris, mars 1990. Tous droits réservés

Notes

[1Voir The Life of my choice, Londres, 1987, pp. 65-6.

[2À ce titre, et « pour ses études des Touaregs », il s’était vu décerner en 1929 l’une des deux médailles d’or de la Société royale de Géographie, la plus illustre des sociétés de géographie qu’il présiderait plus tard, de 1945 à 1948, année d’obtention de la « médaille d’or du fondateur » par Wilfred Thesiger, justement.

[3C’est-à-dire RODD... « Tout est droit sous la conduite de Dieu ».

[4Par cette aïeule maternelle, Joanna descendait en ligne directe du roi Jacques Ier d’Angleterre qui était aussi Jacques VI d’Écosse, père d’Élisabeth, reine de Bohême, la Reine d’Hiver.

[5Francis, lord Rennell, a consacré un livre à la Rodd et à sa vallée, The Valley on the March, Londres 1958

[6οὐ μέν πως νῦν ἔστιν ἀπὸ δρυὸς οὐδ᾽ ἀπὸ πέτρης
τῷ ὀαριζέμεναι, ἅ τε παρθένος ἠΐθεός τε
παρθένος ἠΐθεός τ᾽ ὀαρίζετον ἀλλήλοιιν. Iliade, XXII, 126-8


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