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Le major Lawrence Johnston

mardi 16 janvier 2007, par Guillaume Villeneuve


Lawrence Johnston, par ceux qui l’ont connu, James Lees-Milne, Russell Page et Lesley Blanch

James (Jim) Lees-Milne, 1908-1997, appartient désormais à l’histoire, l’histoire de la protection des monuments et parcs historiques d’Angleterre, mais aussi à l’histoire de la vie mondaine qu’il a brossée dans son volumineux journal intime en cours de publication. Le temps n’est plus où son seul nom agissait comme un sésame dans la plupart des belles demeures, en Angleterre mais aussi en Italie ou en France, comme au Parc des Moustiers à Varengeville. La raison en est hélas simple : presque tous ses contemporains ont quitté ce monde.

Au nombre des quatre premiers permanents du National Trust (inspiré à l’origine - on ne le sait pas assez - par le modèle de la Demeure historique [1]) où il était entré grâce à l’appui de son amie Vita Sackville-West, Jim Lees-Milne était salué à sa mort par un éditorial du Times [2] intitulé “A national Treasure,” rien de moins, pour avoir sauvé des dizaines de prestigieuses demeures confiées grâce à lui au Trust. Au nombre de celles-ci figurent en bonne place le manoir et le jardin de Hidcote Bartrim, la propriété du Major Lawrence Johnston.

Le Major, en effet, était un ami du père de Jim. À maintes reprises, ils avaient eu le privilège de visiter sa propriété de quatre hectares sous la conduite de son créateur qui y œuvrait depuis 1907. C’est ainsi que Jim rapporte dans différentes entrées de son journal, en février et juillet 1943, en mai et août 1947, en juin 1948, plusieurs entretiens et promenades avec Johnston jusqu’à la cession du jardin au Trust le 27 août 1948.

Observateur privilégié, il note le 5 février 1943 que le Major était resté un petit homme d’aspect insignifiant, “conforme à ses souvenirs d’enfance, couvé par sa mère” américaine, Mme Winthrop, “enveloppée de satin gris du cou jusqu’aux chevilles, qui ne le perdait jamais de vue” [3]. C’est ce même jour, au sortir d’un déjeuner exquis chez lady Colefax, que le Major vint lui demander si le Trust accepterait de recueillir Hidcote sans dotation car il prévoyait de se retirer à Serre de la Madone après la guerre. Puis, le 6 juillet suivant, “Laurie” Johnston recevait Jim et son père pour le thé et leur faire faire la visite : “Le jardin n’est pas seulement beau, il est remarquable en ce qu’il est plein de surprises. On passe sans cesse d’un panorama à l’autre, de longues perspectives à de petits enclos, qui semblent infinis (...) Il est aussi plein de plantes rares rapportées des endroits les plus éloignés des Indes et d’Asie. À entendre mon père et Laurie Johnston absorbés par leur conversation, j’étais profondément impressionné par leur grande connaissance d’un sujet qui m’est fermé.” [4]

Quatre ans plus tard, la guerre finie, Jim retourne à Hidcote avec Vita Sackville-West, la créatrice de Sissinghurst. Ils y arrivent à 14 h 30 après un exécrable en-cas d’auberge pour entendre Laurie Johnston, qui les attendait à déjeuner, leur déclarer sèchement qu’il avait “préparé un succulent repas.” [5] Vient enfin l’année décisive, 1948. Elle avait mal commencé. Le 26 juin, à Hidcote, Johnston informe Lees-Milne qu’il a reçu une lettre du Trust qui l’a rendu fou de rage : il a décidé de ne plus “donner” sa propriété. Il faut tout le talent diplomatique de Jim et une longue discussion pour le convaincre de revenir sur ce refus. Le Major y met une condition : il faudra que Lees-Milne lui-même soit témoin de l’acte authentique. [6] Il est clair que sans lui, fils d’un ami personnel du Major Johnston, Hidcote, “cette beauté de rêve,” eût à jamais disparu. Laissons-lui la parole pour le jour ultime :

Vendredi 27 août 1948

Nous sommes partis à 10 h 30. Une belle journée teintée de mélancolie automnale, le premier soleil oblique à travers les arbres d’Ilford sur la rosée, sous les notes apaisantes des tranquilles colombes. Nous avons roulé d’une traite jusqu’à Hidcote. Avons trouvé Lawrence Johnston et son avocat, et Nancy Lindsay, la fille de Norah L. [7] . Docile comme un agneau, Lawrie J. a signé l’acte de cession et, puisqu’il part pour l’étranger dans une quinzaine, on peut dire que la propriété est sauvée. La lutte fut rude mais on y est. Il nous a fait faire le tour des jardins par l’itinéraire habituel. Combien de fois le vieil homme peut-il avoir fait ce tour ? Je pense que c’est un triste jour pour lui et je me suis demandé s’il comprenait bien qu’il cédait son précieux trésor. “J’ai un autre Hidcote,” a-t-il murmuré, en faisant sans doute allusion à son jardin de Menton. Mlle Lindsay ressemble à une vieille sorcière, très prédatrice et se mêlant de tout. Elle affirme que L. J. lui a confié la surveillance de ce jardin en son absence à l’étranger. Nous ne fûmes pas pénétrés de gratitude à cette nouvelle. Cependant ni L. J. ni ses avoués n’ont mentionné cette condition avant la signature. Sibyl Colefax sera enchantée d’apprendre le succès de l’opération à laquelle elle a tant travaillé. [8]

Le Major s’était en effet investi dans cet autre Hidcote qu’était Serre de la Madone dès les années 1920. Le nom de la propriété n’était d’ailleurs pas indifférent pour un homme aussi pieux que lui. [9] Sur ce terrain jadis occupé par les oliviers et les vignes, déjà pourvu de murets de soutènement et de terrasses, il mit en pratique les principes du jardinier de génie qu’il était. Ces principes ont été maintes fois décrits par de grands praticiens. Parmi eux, Russell Page est peut-être le plus grand qui a consacré plusieurs pages à ce qu’il devait à Johnston qu’il connut personnellement, et notamment pour son travail dans le jardin du Pavillon Colombe d’Edith Wharton, près de Montmorency. “Son apport le plus important était de combiner les plantes de manière inhabituelle.” Ainsi, à Hidcote, si chaque enclos était voué à une couleur dominante, il pouvait juxtaposer un double massif de roses anciennes à des pivoines officinales également anciennes ; pour échapper au conventionnel, il soulignait à tel endroit les ondulations du terrain avec des berbéris, introduisait de surprenants yuccas mexicains et des anthuriums roses autour du bassin placé au coeur du jardin [10] ; la profusion des plantes était soutenue par la présence continue d’un cultivar unique au niveau inférieur ; les lignes verticales des houx et des chênes verts importés de son jardin français maintenaient le tout. [11] De même à Menton, on voyait des lys dresser leur rose sur le bleu d’un tapis de plumbago rampant. Dans les deux jardins, le Major avait installé un bassin surdimensionné occupant ici presque toute une terrasse, là toute une salle verte. [12] Hidcote et Serre de la Madone n’étaient pas que havres de plantes rares cueillies par le Major aux quatre coins du monde, tel le fameux Mahonia siamensis aux fleurs oranges ou, plus près de nous, le romarin d’un mauve soutenu que R. Page baptisait Lawrence Johnston et pensait originaire de la Mortola [13] : un trait distinctif unit les deux domaines, dont leur créateur a tiré le plus grand parti psychologique.

Tous deux sont en effet installés sur de fortes pentes : de cette caractéristique objective, Johnston a fait un impératif pour le promeneur qui ressent un “désir irrépressible de monter vers le ciel”, à Hidcote comme à la Madone ; en Angleterre de même, aucune des grandes perspectives n’est close par un élément décoratif, d’où une dynamique constante ; [14] si “toutes les perspectives formelles sont installées sur un terrain ascendant devant le spectateur, l’invitant à explorer plus avant, à monter toujours plus haut” [15] jusqu’à ce qu’il puisse se retourner, à Hidcote sur le cours d’eau qui dévale la pente, à Menton vers les richesses des terrasses inférieures et parfois vers la mer alors visible, ce n’est pas un hasard. Cette dynamique suscitée par le paysagiste de génie chez le visiteur de son jardin, Johnston avait su la créer aussi sur le terrain parfaitement plat du Pavillon Colombe en ménageant depuis la maison en lanterne une suite d’étroits aperçus de lumières et d’ombre, comme put le constater Russell Page ; à Menton, on pourrait dire que la volière voisine de la maison tenait lieu d’allégorie de ce mouvement d’ascension. Pour Johnston, le ciel - la lumière et l’ombre - était un élément indispensable dans la composition de ses jardins.

“Je me rappelle un jardin sombre, une soirée verte, beaucoup de jeunes gens,” me confie Lesley Blanch en ce mois de mai 2004. Née en 1904, elle fut l’amie de Jim Lees-Milne et connut le Major dans sa vieillesse avant qu’il meure à Menton en 1958. C’est peut-être la seule survivante de ce monde. Elle avait été reçue à dîner au début des années cinquante et croit bien qu’elle était la seule femme, ce soir-là.

Elle confirme l’impression esthétique ressentie par les visiteurs des jardins de Johnston. Pour que le ciel joue pleinement son rôle dans la palette de couleurs, pour nourrir le désir de l’atteindre, il fallait que les ombres y fussent denses, riches, nombreuses. Assez étrangement, Lesley qualifie aujourd’hui le Major de lugubrious, (lugubre) le mot-même que je me souviens avoir entendu dans la bouche d’Alvilde Lees-Milne, la femme de Jim, au sujet de Russell Page. Apparemment, les deux hommes ne s’éclairaient, à en croire Jim et Fred Whitsey [16] qu’en parlant arbres et plantes.

Tous deux nourrissaient un grand pessimisme sur l’avenir de leur oeuvre. Car quoi de plus fragile et éphémère que l’oeuvre de vie, évolutive, qu’est un jardin ? S’il est vrai que nombre de grands créateurs de jardins ont été homosexuels, ce qui peut poser un problème de succession, il n’est que trop évident que les ventes, les héritages, les familles-mêmes suffisent à causer leur ruine. Il faut tout le talent d’une Mary Mallet à Varengeville pour avoir réussi à transmettre à la génération suivante l’amour d’une œuvre déjà séculaire. Le Major avait légué son jardin de Menton à Nancy Lindsay. Las, celle-ci, déjà trop âgée ne pouvait l’entretenir seule. Avant de le vendre, elle invita le Jardin botanique de Cambridge à prendre les plantes qu’il voulait. C’était la même Mlle Lindsay dont Jim, le 21 novembre 1949, se demandait comment se débarrasser pour que le Trust soit maître chez lui. Pouvait-il imaginer qu’il écrirait, le 13 août 1981, “les foules sont si nombreuses que j’ai décidé que je ne retournerai plus jamais à Hidcote” ? [17]

Mai 2004, inédit - Tous droits réservés

Notes

[1J. Lees-Milne, People and Places, 1992, p. 3

[2The Times, 30 décembre 1997

[3Ancestral Voices, 5 février 1943 ; voir aussi Ancient as the hills, 22 septembre 1974

[4 ibid., 6 juillet 1943

[5The Caves of Ice, 14 août 1947

[6Midway on the waves, 26 juin 1948. Le 25 mai 1947, il notait : “Papa et moi sommes allés à Hidcote voir Lawrie Johnston qui est vieux et malade (...) Je ne vois pas comment cinq jardiniers du N.T. peuvent espérer entretenir ce jardin sans dotation." The Caves of Ice.

[7Norah Lindsay était une jardinière émérite à laquelle Russell Page disait être redevable, comme à Gertrude Jekyll, pour son art de l’orchestration et des transitions chromatiques. (Voir G. Van Zuylen, The Gardens of Russell Page, New York, 1991, p. 173.)

[8Midway on the waves , 27 août 1948.

[9Fred Whitsey, “Drawn with a bolder hand,” Country Life, 10 juillet 1986.

[10Russell Page, The Education of a Gardener, 1994, pp. 19 sq, 201.

[11Graham Stuart Thomas, Gardens of the National Trust, 1979, pp. 153-4.

[12Fred Whitsey, op. cit.

[13R. Page, op.cit., p. 136.

[14Voir notamment Sylvia Crowe, Garden Design, 1994, pp. 75-6. Le jardin français le plus remarquable à cet égard, où le ciel appelle le visiteur à lui comme une superbe plante, est sans conteste celui de Brécy près de Caen.

[15G. S. Thomas, op. cit. p. 154.

[16Fred Whitsey, Country Life, 18 juillet 1985.

[17J. Lees-Milne, Deep romantic chasm, p. 165.


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