Guillaume Villeneuve, traducteur
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Pierre Loti (Lesley Blanch)

mercredi 10 janvier 2007, par Guillaume Villeneuve

LESLEY BLANCH ET PIERRE LOTI


À 103 ans, Lesley Blanch n’a rien oublié. Rien oublié de Pierre Loti, du voyage intérieur que représente la vie d’un double et d’un pseudonyme. Rien oublié de la nature du voyage véritable et du caractère des livres de Pierre Loti : classiques, ils sont là pour durer, tout comme les siens à elle. Et ce n’est pas leur seul point commun.

“Au fond des forêts du Siam, j’ai vu l’étoile d’or se lever sur les grandes ruines d’Angkor”. Quand Loti écrit le Pélerin d’Angkor, en 1901, à l’âge de 51 ans, tout paraît venir trop tard à ses yeux désabusés, qui ont vu tant de palais, de dieux et de ruines. Il n’avait rien oublié, lui non plus et voyait plus loin, pour cette raison :

“De nos jours, il est vrai, d’autres aventuriers, venus d’un pays plus à l’Occident (le pays de France) [...] ont fondé non loin d’ici un semblant de petit empire. Mais ce nouvel épisode manquera de grandeur, et surtout manquera de durée ; bientôt, lorsque ces pâles conquérants auront laissé encore, dans la terre indo-chinoise, beaucoup des leurs - hélas ! beaucoup de jeunes soldats irresponsables de l’absurde équipée - ils devront plier bagages et fuir ; alors on ne verra plus guère dans cette région errer, comme je le fais, ces hommes de race blanche qui convoitent si follement de régir l’immémoriale Asie et d’y déranger toutes choses...”

Cette prescience qui annonce les guerres d’un demi-siècle plus tard, cet anticolonialisme qui nous laisse pantois chez un militaire né et élevé à l’apogée de l’empire français opposé aux Anglais sur toute la planète, sa biographe et désormais quasi contemporaine - l’ombre de l’impératrice Victoria n’eût-elle pu se pencher sur son berceau ? - les partage. Tel le spectateur divin de l’hymne chrétienne (speculator adstat desuper) Lesley Blanch observe un monde fou courant sur son erre ; qu’il s’agisse des guerres de Tchétchénie (voir Les Sabres du Paradis) du Proche-Orient, de l’Afghanistan qu’elle arpentait encore dans les années 1970, de l’Iran ou de l’Irak, n’avait-elle pas tout annoncé des désastres qu’y causerait notre immixtion, “dérangeant toutes choses” ?

Ce talent médiumnique d’un Pierre Loti, d’une Lesley Blanch, cette empathie qui en font des voyageurs, des conteurs et des historiens hors pair, ne les doivent-ils pas à une manière de mysticisme profondément romantique ? C’est l’âme, son existence et son contentement qui les intéresse toujours et avant tout. Les détails matériels ont pour fonction de la servir.

Lesley Blanch :
“ Toute mon enfance, j’ai désiré et tendu nostalgiquement les mains vers un pays et un peuple fort éloignés de mes racines londoniennes. On eût dit que je me sentais avancer dans le passé, que j’approchais mon heure à moi, éloignée du présent.

J’ai toujours eu la certitude que chaque individu avait cette heure. C’est un point fixe dans l’éternité, variable selon les êtres, qu’ils atteignent tôt ou tard dans leur trajectoire temporelle. C’est le moment qui les exprime le plus complètement, auquel ils appartiennent essentiellement, où ils vivent le plus pleinement. Avant comme après ils en gardent une certaine conscience et aspirent soit à le trouver pour être comblés ou à le retrouver et, dans cette plénitude et ce cadre, les personnes qui l’ont partagé avec eux. “ (Voyage au cœur de l’esprit, pp. 214-5)

Quant à Pierre Loti, on verra plus loin dans ce livre comment, lors d’un voyage en Turquie, à Brousse, l’ancienne capitale ottomane, il comprit soudain la vérité de l’être, la vérité du voyage, moment retranscrit dans La Mosquée verte :

“Les Imans de la Mosquée Verte, assis à l’ombre matinale, commençaient le rêve du jour. Les premières heures du soleil nouveau venaient de les réunir dans leur lieu familier, au bord de la sainte terrasse, sous des platanes centenaires. La mosquée, derrière eux, étalait sa façade de marbre. Et, à leurs pieds, devant leurs yeux contemplateurs, la ville de Brousse, toute noyée de verdure, dévalait doucement l’abîme lointain des plaines. Ils rêvaient à l’ombre, les Imans de la Mosquée Verte. Les feuilles neuves des platanes étendaient un dôme très frais au-dessus de leurs turbans immobiles. Peu de bruits troublaient leurs flottantes pensées.”

Admirer la beauté. Observer sans attendre. Lesley Blanch et Pierre Loti nous donnent le mode d’emploi du voyage intérieur : ainsi conçu, l’étranger nous permet de mieux être nous. Du reste, sommes-nous vraiment - jamais - autre chose ? On ne parle jamais que de soi. Lesley Blanch note dans la biographie que Loti donne aux parents du protagoniste du Roman d’un Spahi un âge canonique, invraisemblable, à l’image des propres parents de l’écrivain - à l’image de ses propres parents à elle qui l’accueillirent tard, mais cela, il faut le lire entre les lignes.

Ces superbes “guerriers mystiques” de Brousse, spectateurs divins, sont directement reliés à l’éternité. Ils semblent en recevoir des messages, comme les cygnes serviteurs d’Apollon au moment de mourir. “Ils ont le don de la divination et c’est la prescience des biens qu’ils trouveront chez Hadès qui ce jour-là les fait chanter”. [1]

“Un charme dont je ne me défendrai jamais m’a été jeté par l’Islam,” écrivait Loti. On le sait, cet envoûtement l’incita à faire transporter et installer une véritable mosquée sunnite, démontée à Damas, dans la maison familiale de Rochefort. Personne mieux que Lesley Blanch n’aurait pu comprendre cet amour de la décoration orientale, reflet d’un tour d’esprit et d’âme contemplatifs, elle dont les intérieurs ont toujours attiré les photographes [2]. Aujourd’hui encore, elle veille au remplacement d’une tenture et à son harmonie, dans un vaste salon où les encadrements de porte ont été refaits en ogive sur ses instructions, où l’on note un moucharabieh, des inscriptions arabes sacrées ici et là, avec, aussi, la présence d’objets russes - dont des icônes de la Mère de Dieu - souvenirs de son autre grande passion.

Qui a intensément habité un lieu, qui l’a irradié d’esprit, continue de l’habiter : c’est le cas du nid d’aigle sarrasin de Roquebrune, quitté par Lesley Blanch il y a plus de vingt ans, mais où les portes, les fenêtres, les carreaux de faïence arabes sertis dans les murs l’évoquent ; c’est le cas bien sûr de la maison Pierre-Loti. Et comment douter que Lesley ne hante sa maison XVIIIe de Richmond qu’elle n’a jamais oubliée - elle n’a rien oublié - dont elle ne s’est jamais consolée, où elle revenait nuitamment en 1942, bravant les alertes, les bombes larguées par les avions remontant la Tamise, avec son chien adoré Moony - un bâtard comme le Gaspard adoré du petit Julien Viaud - pour dormir sur le plancher vide ?

Elle s’attarde plusieurs fois sur le côté vieil enfant de Loti, de cet être qui n’avait pas oublié que la vérité de la vie, certains enfants la pénètrent mieux que les grandes personnes. Vieux, Loti avait gardé son regard, regard intense, habité, lié directement à l’âme, “ces étranges yeux magnétiques qui semblent constamment fixer l’horizon”.

Lesley Blanch et Pierre Loti ont toujours tant à nous dire.

Garavan, février 2007

Donné en avant-propos à la réédition de Pierre Loti, traduction Jean Lambert, Paris, mars 2007

Notes

[1Platon, Phédon, 85b

[2On pourra se reporter aux photos de son site, www.lesleyblanch.com


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