Guillaume Villeneuve, traducteur
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Discours d’hommage à Czeslaw Milosz

jeudi 24 septembre 2015, par Guillaume Villeneuve


Madame le Maire,

Monsieur l’Ambassadeur,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

Devant cette charmante petite maison, on pense - avec tout le respect dû aux légitimes propriétaires ! - au mot de Balzac : « trois sortes de personnes sont partout chez elles : les rois, les prostituées et... les voleurs » et l’on se dit qu’il a oublié une quatrième catégorie, celle des poètes.

Les poètes, en effet, sont partout chez eux. Et celui que nous honorons aujourd’hui, Czeslaw Milosz, le plus grand du XXe siècle d’après un autre Prix Nobel, le poète russe Joseph Brodsky, fut chez lui dans cette maison, dans la forêt de Sénart qu’il arpentait, sous le ciel de Montgeron, sous des étoiles alors partout parfaitement visibles dans la nuit vraiment noire.

Sous un soleil et des étoiles mus par l’amour, selon le mot de Dante [1], cette maisonnette fut un foyer de fécondité poétique exceptionnelle, la destination de lettres des plus grands esprits de France et du monde, à l’époque - citons par exemple le moine Thomas Merton ou l’islamologue Louis Massignon - et quant à la forêt, au bout, le poète y retrouvait les ferveurs de l’enfance lituanienne, du naturaliste, du « citoyen de la forêt » [2] qu’il voulait être - ne disait-il pas : « nommer un oiseau, c’est presque l’avoir pour toujours » [3] ?

C’est dans cette maison qu’il écrivit, sous la dictée de son « petit daïmon », un poème consacré à Héraclite, qui nous rappelle que tout s’écoule - panta rei. Et Milosz, dès l’enfance, avait une extrême sensibilité à l’impermanence, au « ça ne peut pas durer » [4]. Prévoyait-il que par deux fois, il serait veuf d’une épouse aimée et plus jeune que lui ? Prévoyait-il les séismes de sa vie ?

Les poètes ne sont chez eux nulle part. Milosz est un poète de l’exil. Il est, dit-il, « un vagabond qui recueille les formes visibles » [5] et cette maison abrita, de 1957 à 1960, un réfugié politique. Il nous fait bien sûr penser à d’autres réfugiés.

Celui qui avait découvert une capitale presque entièrement rasée, vidée de son million d’habitants, Varsovie, [6] était hanté par l’affleurement toujours possible de la barbarie : à tout moment la façade peut être soufflée. [7] Un pays entier peut être rayé de la carte, comme la Pologne pendant plus d’un siècle... [8] La civilisation (les manières civilisées) et les civilisations sont aussi fragiles qu’éphémères : cette leçon, l’un des meilleurs interprètes français de Milosz, François Xavier Jaujard, qui me le fit connaître il y a trente ans, l’avait apprise à bonne école : n’était-ce pas son père, Jacques Jaujard, qui avait sauvé le Louvre et ses chefs d’œuvres en 1940 [9] ?

En 1960, la France n’a pas su retenir le futur Prix Nobel, le seul qu’ait connu notre ville. Il allait avoir, à Berkeley en Californie, un autre aperçu de la Voie Lactée qu’on appelle, je crois, est-ce en Lituanie ou en Pologne,« la Voie des oiseaux »... [10]

D’où vient le mal ? Unde malum ? [11] Pas des oiseaux, mais de l’homme et du prince de ce monde [12], pas de Dieu. D’un autre de ses traducteurs français, Jeanne Hersch, notre poète écrit avoir appris que nous devons garder foi « dans la transcendance comme mesure de l’humanité » [13]. Malgré tous ses doutes, il reste évidemment un poète chrétien, l’auteur d’un essai sur les sept péchés capitaux qu’il décrit après Dante [14], un lecteur de saint Thomas d’Aquin, un traducteur des Psaumes, l’auteur d’une ode pour le quatre-vingtième anniversaire de Jean-Paul II...

Sans cesse, il cherche à réconcilier nature, culture et foi, sous l’espérance et la grâce, comme dans Présence, l’un de ses derniers poèmes, en 2002 - il a 91 ans et parle de son adolescence :

Partout, entre les troncs des tilleuls, sur la pelouse ensoleillée, sur le sentier du verger
Résidait une Présence, j’ignorais qui.
L’air en était plein (...)
elle me parlait dans la voix flûtée du loriot.

Le 22 décembre 2003, son daïmonion lui dicte l’ultime poème , « Bonté », éloge de son oncle, le très francophile Oscar - O.V. de L. - Milosz, poète « gentilhomme aux manières parfaites », mort à Fontainebleau, rue Royale, en 1939. J’y lis la preuve qu’il aima la France jusqu’au bout et en fut inspiré.

Grâce à vous, Madame le Maire, Monsieur l’Ambassadeur, Czeslaw Milosz est enfin chez lui ici - mieux qu’un roi [15], « le citoyen d’une ville fière », l’upsipolis de Sophocle [16], et nous ne l’oublierons pas.

Merci beaucoup.

Discours prononcé le 20 septembre 2015 pour le dévoilement d’une plaque [17] à la mémoire du poète polonais, au 10 avenue de la Grange, devant S. E. Andrzej Byrt, ambassadeur extraordinaire de Pologne, M. Rodolphe Kohler et d’autres Amis de Milosz qui nous firent l’honneur de leur présence, sous de magiques clameurs de freux.

Notes

[1C. Milosz, « Saligia », recueilli dans Proud to be a Mammal, Londres 2010, p. 229 fait écho au tout dernier vers de la Divine Comédie (XXXIII, 145) :« l’amor che move il sole e l’altre stelle ».

[2C.M., Sur les bords de l’Issa, traduction Jeanne Hersch, Paris, 2013, p. 274.

[3Ibid., p. 174.

[4C.M., « Saligia », p. 234.

[5Citation du poème « Linnaeus »

[6Cf. l’essai « Speaking of a Mammal », op.cit., p. 177 sq.

[7Cf. Simon Leys, « Dans la lumière de Simone Weil », essai consacré à Milosz, S. Weil et Camus in Le studio de l’inutilité, p. 143, Paris, 2012.

[8Voir l’interview accordée par le poète au professeur Malgorzata Anna Packalén à Cracovie le 10 décembre 2003, sur le site nobelprize.org.

[9Le film d’Alexandre Sokourov, Francofonia, consacré à ce haut fait et ce grand personnage, présenté à la récente Mostra de Venise, sortira en France en novembre prochain.

[10Sur les bords de l’Issa, p. 145.

[11Titre d’un poème tardif.

[12« Je suis tout à fait d’accord avec Simone Weil quand elle dit que le diable ne porte pas le titre de Prince de ce monde par hasard », Proud to be a Mammal, p. 206.

[13Citation du poème « Ce que j’ai appris de Jeanne Hersch ».

[14« Saligia », acrostiche de superbia, avaritia, luxuria, ira, gula, invidia, acedia.

[15Voir l’« Ode pour le quatre-vingtième anniversaire de Jean-Paul II » : « Les prières et les prophéties/ des poètes, méprisés par l’argent et le progrès,/ bien qu’ils fussent égaux aux rois, t’attendaient » (...)

[16Antigone, 370.

[17Elle porte ces deux vers de « l’Ode à l’oiseau », écrite à Montgeron en 1959, « Toi, dans la ligne du cristal,/tu emportes ton cœur chaud et palpitant », traduction Arthur Haulot, Poèmes 1934-1982, Paris, 1984.


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