Guillaume Villeneuve, traducteur
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Préface de l’auteur à l’édition française (2016)

vendredi 29 mai 2015, par Guillaume Villeneuve

On trouvera ici la préface écrite par l’auteur à son dernier livre (paru à Londres en 2012) après la guerre de Gaza de l’été 2014, “désastre sans précédent”, commis avec l’approbation tacite ou exprimée des pays occidentaux et de l’Europe, dont la France. On me pardonnera de l’introduire par ces quelques mots.

Rappelons le bilan chiffré incontestable de cette énième opération dévastatrice, établi par une commission d’enquête officielle (que la France n’a pas souhaitée après les événements) : 1800 morts Gazaouis civils, dont 400 enfants, plus de 100 000 réfugiés - qui le sont doublement ou triplement -, quelque 373 000 enfants - pour ne parler que d’eux, pas des amputés ou handicapés - nécessitant des soins psychologiques, 73 mosquées rasées. On sait que la densité démographique de Gaza est de 4900 habitants au km2 (France, 117) ce qui concourt évidemment à en faire une prison surpeuplée à ciel ouvert. Le rapport tout récent (mai 2015) de la Banque mondiale a établi que le taux de chomage à Gaza était probablement le plus élevé du monde par suite du blocus accepté, voire encouragé, par les alliés occidentaux de l’État occupant. [1]

Aussi Raja Shehadeh appelle-t-il explicitement, désormais, à l’extension citoyenne de la campagne de Boycott, Désinvestissement, Sanctions [2] de ce même État, comme bien d’autres citoyens du Monde réellement soucieux de partout défendre l’Humanité - celle des faibles avant celle des forts. Il est hélas des pays - mais pas ceux qui sont soucieux de la liberté d’opinion et d’expression, bien sûr - qui poursuivent les promoteurs de cette campagne : conçue sur les principes gandhiens, elle est pourtant le dernier espoir laissé à la paix et à la justice, la seule chance qu’ont les damnés de la Terre Sainte de recouvrer leurs droits.


Au sein du désespoir que j’éprouvais en 2010, vivant comme je le fais sous l’occupation sans fin d’Israël, je pouvais écrire le 29 janvier 2011 : “enfin, il y a de l’espoir. Quantité d’espoir.” Cela à cause de l’éruption du Printemps arabe en Égypte, le plus important pays arabe et notre proche voisin. Durant les mois suivants, je suivis attentivement et avec beaucoup d’enthousiasme les événements qui s’y déroulaient : j’étais plein de confiance pour ma région du monde.

Depuis lors, l’espérance a tourné et l’actuel régime égyptien a davantage bafoué les droits de l’homme ou restreint les libertés politiques que le régime d’Hosni Moubarak dont la révolution populaire avait réussi à obtenir le départ. Non que cela doive nous scandaliser complètement. Les révolutions traversent presque toujours des périodes sombres avant que les citoyens puissent obtenir les droits auxquels ils aspirent et la liberté de gérer leur État conformément aux principes démocratiques.

Bien pis devait arriver en Syrie où le printemps arabe s’est avili en une guerre civile très brutale et destructrice qui ravage le pays, provoque la fuite d’une grande partie de la population, transformée en cohortes de réfugiés privés de tout dans les pays environnants.

Avais-je donc tort de mettre tant d’espérance dans le printemps arabe dont j’écris ici avec tant d’enthousiasme ? Je persiste à penser que non.
Qu’il s’agisse des espérances et des attentes du peuple égyptien pendant son occupation héroïque de la place Tahrir, de la démolition du mur de séparation entre le Golan et la Syrie et de l’audacieuse incursion de Palestiniens et de Syriens sur le plateau illégalement occupé, deux événements décrits dans ces pages, être incapable de voir et saisir la beauté et l’espérance de ces affranchissements c’est perdre son humanité.

Mais aujourd’hui que plus de quatre ans ont passé, ai-je l’impression d’avoir paré ces épisodes de couleurs trop roses ? Ai-je du regret d’avoir consacré mon énergie à relater des faits qui n’ont pas répondu, jusqu’ici, aux grands espoirs qu’ils promettaient ? Pas le moins du monde. Il importait d’en préserver le souvenir, de les relater, et les attentes qu’ils suscitaient même s’il semble à présent que rien de positif n’en soit sorti. Parce que cela arrivera un jour et que, eussé-je réagi avec cynisme et refusé à l’espérance de m’exalter, j’aurais renoncé à la plus importante dimension de l’Homme.

Dans les années récentes, après les épisodes positifs exposés ici, sont intervenus d’autres événements qui ont encore assombri notre région et parfois éveillé de faux espoirs. Tel fut l’essor du brutal État islamique de l’Irak et du Levant qui entendait abolir les frontières coloniales ayant divisé le Moyen-Orient après l’Accord Sykes-Picot de 1916 et la fondation de la Syrie et de l’Irak entre autres. Il n’y avait rien de positif dans l’apparition de ce prétendu État islamique, même quand il a réussi à détruire ces frontières détestées, parce qu’il a nourri de faux espoirs, s’est entièrement fourvoyé en déformant les enseignements de l’islam et en commettant les pires attentats contre les droits de l’homme au nom de la religion.

Comme le révèle la dernière entrée de ce journal, j’ai bien pris conscience qu’il faut de la résilience pour survivre dans une partie du monde aussi explosive que le Moyen-Orient. Mais ce que j’ignorais en écrivant ces pages, c’était que j’allais bientôt me heurter au test le plus implacable, à ce jour, de cette résilience : la guerre brutale menée par Israël contre mes frères palestiniens dans la Bande de Gaza.

Un aspect frappant de ces Journaux d’occupation, tirés de mes diaires de 2010 et 2011, est l’absence de toute entrée sur Gaza. Le seul rapport avec un résident du territoire tient en une visite faite par le regretté Dr Eiyad Sarraj à Ramallah, qui me décrivit alors à quoi ressemblait la vie gazaouie. Cette absence d’échanges entre les Palestiniens des deux territoires résulte de la politique délibérée d’Israël, à partir du début des années quatre-vingt-dix : séparer la Cisjordanie et Jérusalem-Est de la Bande de Gaza, en compliquant au maximum, sinon en interdisant, les visites des assiégés des deux territoires. C’est la vieille tactique coloniale du “Diviser pour régner”.
Du reste, l’une des raisons ayant motivé cette guerre contre Gaza a été la création, tant attendue, d’un gouvernement d’union pour gouverner tant la Cisjordanie que la Bande de Gaza après la signature d’un accord de réconciliation entre Fatah et Hamas, les deux factions palestiniennes les plus importantes. Israël ne pouvait tolérer un tel défi à sa politique de garder les deux régions éclatées et divisées.

Dès que la guerre a commencé, on aurait dit que cette séparation n’avait jamais existé. Sans une hésitation, la population cisjordanienne afficha une solidarité totale et complète avec celle de Gaza. Médecins et infirmiers étaient prêts à se rendre dans la dangereuse zone de guerre pour assister leurs collègues et des appels aux dons d’argent et de biens de première nécessité furent lancés pour porter assistance aux réfugiés. Il nous était impossible, à moi et à la plupart des autres, de continuer à mener nos existences habituelles tant que durait le carnage sévissant à Gaza. C’était comme si un ciel noir et lourd pesait sur nos têtes qui nous empêchait de poursuivre notre train-train le jour ou de dormir paisiblement la nuit. S’il en fallait une preuve, cette guerre a démontré qu’en dépit d’une longue séparation physique les Palestiniens des deux parties de la Palestine ne font qu’un.

Devant ces bombardements qui se poursuivaient, si près de nous, je ressentais une indignation croissante. Des sentiments de colère, aussi profonds qu’intenses, et depuis longtemps refoulés, refaisaient surface. À présent que j’acceptais d’affronter ces sentiments, la colère refoulée durant tant d’années me submergea. L’État d’Israël n’a cessé d’aigrir ma vie depuis le jour où ses troupes d’assaut expulsèrent mes parents de leur maison de Jaffa jusqu’aux destructions contemporaines d’un paysage que je vénère. Et tant de souffrances sont intervenues dans l’intervalle !

Il ne s’agissait pas de la première guerre que je subisse. Il y en a eu beaucoup d’autres plus près de nous. Ce qui décuplait ma rage c’était que je titubais encore d’avoir perdu l’espérance que je conservais, presque seul, dans le processus de paix parrainé par les États-Unis. Pour justifier cet optimisme, j’avais soutenu que le secrétaire d’État de la superpuissance n’aurait pas défini un calendrier précis - neuf mois - pour obtenir un accord de paix entre Israël et les Palestiniens à moins d’être certain de réussir. Il s’est bien sûr avéré que je me trompais complètement. Le nom de John Kerry est venu s’agréger à la longue liste de ceux qui ont vainement tenté d’amener la paix au Moyen-Orient.

Une fois encore, l’armée israélienne s’efforçait vainement de “graver à la pointe de fer la conscience des Palestiniens”, selon la formule du chef d’état-major Moshe Ya’alon en 2002, conformément à la cynique “carte de la douleur” dessinée par les chefs militaires israéliens. [3]

Ce n’était pas la première tentative de “graver à la pointe de fer notre conscience”. Ariel Sharon s’y était plus tôt employé, comme je l’ai écrit dans Naguère en Palestine [4] : lui aussi avait essayé de graver dans notre conscience une nouvelle géographie de la Palestine. Tout se passe comme si les Israéliens tentaient en permanence de graver des choses dans notre conscience, pour toujours échouer.

Et pourtant je ne m’attendais pas à la résilience de la population gazaouie, qui m’a bouleversé comme beaucoup d’autres Palestiniens car elle surpassait de loin celle que nous avons pu montrer en Cisjordanie. Si la nôtre s’exerçait contre un colon qui s’efforce de nous voler notre terre et nos ressources, la leur consistait à rester ferme contre une attaque militaire déchaînée qui a causé des milliers de morts et de blessés, ainsi qu’une destruction massive des maisons et des infrastructures.

Sous les bombardements qui faisaient rage, la population de Gaza exprimait parfois sa fatigue et son épuisement mais elle ne voulait pas cesser de se défendre avant que s’achève l’épreuve atroce du siège enduré depuis sept années. Il est certain que la douleur infligée par ce dernier cycle d’agression nous hantera pendant longtemps. Ceux qui ont perdu des êtres chers ou ont été handicapés pourraient bien ne jamais l’oublier. Seule les consolerait la certitude que leurs souffrances n’ont pas été vaines parce qu’ouvrant sur une période de paix.

Mais comment la paix viendrait-elle en Israël et Palestine puisqu’obtenir un accord par les négociations a constamment et tragiquement échoué, puisque toute solution militaire est impossible ? Notre espérance réside dans la société civile, pas dans les gouvernements. C’est seulement grâce à la solidarité des autres peuples du monde que notre message pourra se faire entendre haut et fort chez nous, seulement grâce au boycott, au désinvestissement et aux sanctions (BDS) que le traitement infernal infligé par Israël aux Palestiniens, jusque dans ce XXIe siècle, ne sera plus accepté.

Raja Shehadeh

Notes

[1Un rapport de l’ONU (septembre 2015) annonce que la bande de Gaza, du fait de son blocus complet, des destructions et de la disparition de la classe moyenne, sera inhabitable d’ici cinq ans.

[2Le pouvoir décisif du consommateur, s’agissant de boycott, est pointé et souhaité par le Pape François dans l’encyclique "Laudato Sí", § 206. Il est heureux que nos bons critiques de cette campagne - qui n’hésitent pas à boycotter très officiellement Russie ou Iran, tiens, ça marche dans ce sens ? - n’aient pu s’opposer, par exemple, à la première campagne de ce type de l’histoire moderne, celle lancée par les anti-esclavagistes anglais, autour de William Wilberforce, contre un sucre ruisselant de sang, d’oppression et de mort.

[3Citation de Zeev Sternhell, “In midst of Gaza strife, now’s the time for Israel to seek a treaty with the Palestinians,” Haaretz, 18 juillet 2014.

[4Traduction française, par Émilie Lacape, de Palestinian Walks, Galaade, Paris 2010 (NdT)


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