Guillaume Villeneuve, traducteur
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Extraits inédits du Journal

mercredi 10 janvier 2007, par Guillaume Villeneuve


Lundi 12 octobre 1942

(…)
J’avais rendez-vous avec Sir Henry Hoare [1]. J’étais au County Hotel à 2 heures. Je me suis présenté à la réception et suis allé attendre dans le salon lugubre. Un jeune sergent de la RAF est entré et s’est assis. J’ai levé les yeux pour découvrir un visage d’une beauté indicible qui me souriait de la façon la plus engageante. Le sergent a sorti une cigarette, m’en a offert une et allait se présenter quand, sacrebleu ! on a annoncé Sir Henry Hoare.

Sir Henry est l’incarnation stupéfiante du John Bull du XIXe siècle, clopinant sur deux cannes. Il portait un costume en tweed chiné poivre et sel et un galurin gris élimé tombant sur son visage empourpré. Il toussait des bronches et n’arrêtait pas de se pencher pour cracher dans un énorme mouchoir couleur carotte. En route pour Stourhead, j’étais installé à côté de lui au fond de la voiture, derrière un vieux chauffeur immensément gras et boudiné affligé d’une toux asthmatique, comme un soufflet de forge. Sir Henry m’a parlé de son genou douloureux et m’a dit avoir perdu une rotule. Je me suis mis à crier, car il est plutôt sourd, “Est-ce que cela vous gêne beaucoup, de n’avoir pas de rotule ?” À la troisième répétition, je me suis dit que ma question était absurde.

Mardi 13 octobre 1942

(...)
C’est une belle matinée et Sir Henry s’installe dans son fauteuil électrique et je l’accompagne pour la visite des lacs et des temples ; ou plutôt, je galope à bride abattue derrière lui. Il ne se rend pas du tout compte que son fauteuil va à toute allure et que j’ai le plus grand mal à rester à sa hauteur. Tout en appuyant sur l’accélérateur, il me pose des questions qui exigent des réponses et des commentaires intelligents. Il n’arrête pas de répéter “Où êtes-vous ? Pourquoi ne dites-vous rien ?” Quand je parviens à le rattraper, je suis si essoufflé que je ne puis articuler un mot. Tout ce qu’il trouve à dire (à lui-même) c’est : “je me demande ce qui arrive à ce garçon.”

Ancestral Voices, (volume I du Journal) Londres, 1975

Mercredi 21 mai 1947

Conduit Eardley dans le Somerset. Nous sommes arrivés à Stourhead à 3 heures. À ce moment le soleil avait pénétré la brume, il était voilé et humide. L’air autour du lac et des jardins comme d’une serre. Je ne me rappelle pas avoir vu une telle beauté à la Claude Gellée, idyllique. Voir Stourhead et mourir. Les rhododendrons et les azalées en pleine floraison. Pas des ponticum [2], mais des roses et rouges profonds - moins beaux - et le plus beau, le blanc virginal, presque trop blanc pour être vrai. Les azalées surtout orange et couleur soufre. Elles habillent le pourtour du lac. Les hêtres sont à leur apogée. Nous avons marché tranquillement autour du lac et nous sommes amusés dans la grotte à tâcher d’apprendre les quatre vers de Pope par cœur, et comme nous oubliions il fallait y revenir en courant. Les fabriques ne sont pas dégradées, le Temple de Flore et le Panthéon particulièrement bien entretenus.(…)

Caves of Ice, (volume III du Journal) Londres, 1983

Mercredi 25 septembre 1991

Passé la journée avec Guillaume Villeneuve, mon traducteur français. C’est un touchant petit bonhomme et je ne peux m’empêcher de l’aimer beaucoup. Incroyable qu’il vienne en voiture depuis Fontainebleau rien que pour passer quelques heures avec moi ! M’a apporté les premiers exemplaires d’Un autre moi-même [...] Il me conduit à Stourhead qu’il veut voir et nous arpentons les jardins et faisons le tour du lac. Une superbe fin d’après-midi, peu de visiteurs. Il me connaît mieux que je ne me connais moi-même, a lu chacun des mots de mes quatre volumes de journaux et moi-même. Évoque ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé, comment j’ai agi. Très étrange. [...] J’aime son humour, sa vivacité et sa compassion, son goût pour tout ce qui est beau et civilisé. Suis poussé à l’embrasser à l’au revoir.

Ceaseless Turmoil, (volume XI du Journal) Londres, 2004

Notes

[16ème baronet (1865-1947). Sa famille avait créé les jardins de Stourhead au XVIIIe siècle, donnés au National Trust en 1946-7. Mort le même jour que sa femme, le 25 mars 1947

[2rhododendron mauve très commun en Angleterre


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