Guillaume Villeneuve, traducteur
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Chostakovitch et le fantôme du Voyageur

samedi 12 avril 2008, par Guillaume Villeneuve


La ville revêtait des aspects divers, selon l’humeur de mon compagnon invisible. Parfois, il semblait que ce fût Saint-Pétersbourg, à d’autres moments Leningrad, à d’autres encore Petrograd comme elle l’avait peut-être été lors de son dernier séjour. Quand je longeais le quai de la Cour, silhouette lilliputienne sous la façade effrayante du palais d’Hiver (qui avait jadis abrité un personnel de onze mille personnes) je la voyais comme Saint-Pétersbourg, où le palais des Tsars servait de cadre à d’inimaginables splendeurs, aux rituels de l’étiquette et à un implacable protocole qui restait inchangé en dépit des fréquentes détonations des bombes terroristes. Ou je me demandais sur quel balcon cette foule d’êtres simples, pleine d’espérance, exploitée, conduite ou manipulée par le Père Gapon avait attendu que le tsar, son Petit Père, apparaisse pour écouter ses infortunes avant que les Cosaques la fauchent tandis que le tsar, ignorant tout de l’incident, semblait-il, passait une agréable soirée à Tsarkoïe Selo.

J’abordais des images plus idylliques et sucrées du palais. Pour mon œil intérieur, les escaliers étaient toujours ponctués des pages noirs de l’impératrice, réminiscences traditionnelles d’Hannibal, le protégé abyssinien de Pierre le Grand. Les marbres scintillaient, les cristaux mobiles rutilaient en permanence. Les dames de compagnie traînaient constamment cinq mètres de velours écarlate et d’hermine, leurs voiles retombaient depuis de hautes kokoshniki constellées de pierreries ; pendant ce temps, un autre empereur, mon préféré, Alexandre II, le "Libérateur des Serfs", en uniforme de hussard blanc et or bordé de zibeline, était suivi de sa suite, elle aussi revêtue du blanc et or des chevaliers-gardes, et il marquait les mesures solennelles de la Polonaise, ouvrant pour toujours un bal de cour aux accents de l’œuvre de Glinka, Une vie pour le tsar.

[...]

Assise dans une loge tendue de bleu pâle du théâtre Mariinsky parmi un collectif des chauffeurs de camions ukrainiens, pour voir l’opéra de Chostakovitch tiré de Leskov, Lady Macbeth du district de Mzensk, j’écoutais Katerina Ismailovna dans son ultime aria qui glace le sang dans les veines, au moment où elle saute dans la mort en saisissant sa rivale parmi les forçats sibériens ; je repensais aux récits du Voyageur sur les brodyagas marqués au fer rouge, les vagabonds et les prisonniers qu’il avait connus dans sa jeunesse, dans les villages et les colonies entourant le lac Baïkal. J’avais oublié l’opéra, enfoncée que j’étais au plus profond de la Sibérie ; cependant, avec le surcroît d’intensité de la musique, j’eus l’impression que la présence du Voyageur m’était tangible. Je savais ce qu’il pensait du conte terrible de Leskov - mais que pensait-il de cette mise en scène, de cette musique ? (Quelques années plus tard, Staline et Molotov devaient la condamner, mystérieusement, comme portant atteinte au prestige soviétique.) Il m’aurait suffi de tourner la tête pour voir le Voyageur assis au fond de la loge, à moitié caché, son crâne chauve et chinois clair au milieu des ombres. L’impression était si forte que je ne me retournai pas - j’aurais tout le temps de parler à la fin. C’était un nouvel opéra - nouveau pour nous deux - nous aurions beaucoup à dire. Mais au tomber du rideau, il n’était plus là. Seuls perduraient les échos de sa voix, évoquant les prisonniers sibériens qu’il avait connus, autour de lui.

Et telle fut ma première visite en URSS, et celles qui suivirent, où, dans les villes et la campagne, le long des gorges de la grand-route militaire de Géorgie, dans un marché ouzbek de Samarcande, sur les contreforts du Pamir, à côté de rivières soyeuses ou dans la profondeur des forêts, tout me parlait de lui, puisqu’il m’avait si souvent parlé de tout.

Voyage au cœur de l’esprit, extrait du chapitre 14, Paris, 2003


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