Guillaume Villeneuve, traducteur
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Premier chapitre

lundi 18 juin 2012, par Guillaume Villeneuve


Nous étions d’humeur à parler fantômes, ce soir-là, après un excellent dîner offert par notre vieil ami Culwin et le conte de Fred Murchard - le récit d’une étrange visitation personnelle.

À travers le halo des cigares, à la lueur somnolente d’un feu de bois, la bibliothèque de Culwin, avec ses lambris de chêne, ses vieilles reliures sombres, formait un cadre idéal pour semblable évocation ; après le préambule de Murchard, seules les expériences fantomatiques de première main étaient acceptables à nos yeux et, tirant parti de notre nombre, nous décidâmes d’imposer une contribution à chacun. Nous étions huit, dont sept réussirent, avec plus ou moins de succès, à observer la condition requise. Nous nous étonnions les uns les autres de disposer d’une telle réserve d’impressions surnaturelles car aucun d’entre nous , sauf Murchard lui-même et le jeune Phil Frenham - dont l’histoire fut la plus superficielle de toutes -, n’avait coutume de tourner son âme vers l’invisible. Nous avions donc dans l’ensemble toutes les raisons d’être fiers de nos sept "histoires de concours" : nous étions bien loin de croire que nous en entendrions une huitième de la part de notre hôte.

Notre vieil ami, M. Andrew Culvin, qui était resté enfoncé dans son fauteuil, à écouter et cligner des yeux à travers les cercles de fumée avec la joyeuse tolérance d’une sage vieille idole, n’était pas le genre d’homme dont on s’attendait à ce qu’il fût favorisé de telles rencontres, bien qu’il eût assez d’imagination pour goûter sans jalousie les privilèges supérieurs de ses hôtes. Par l’âge et l’éducation, il s’inscrivait dans une solide tradition positiviste et sa réflexion s’était formée aux jours épiques de la querelle opposant physique et métaphysique. Mais il avait été, alors comme toujours, un spectateur, un observateur amusé et détaché de l’immense spectacle bigarré du monde, quittant son siège de temps à autre pour un bref plongeon dans la gaieté des coulisses sans jamais, pour autant qu’on sût, montrer le moindre désir d’entrer en scène pour faire son "numéro".

Parmi ses contemporains flottait la vague rumeur qu’il avait été blessé en duel dans des temps reculés et sous un climat romantique ; mais cette légende ne s’accordait pas plus avec ce que nous savions, nous autres jeunes gens, de son caractère que l’affirmation de ma mère qu’il avait été naguère "un charmant jeune homme aux beaux yeux" ne correspondait à quelque reconstitution que ce fût de sa physionomie.
- Il ne peut avoir eu l’air d’autre chose qu’un sac d’os, avait dit Murchard de lui autrefois.
- Ou plutôt d’une bûche phosphorescente, corrigea quelqu’un d’autre.

Et nous reconnûmes la justesse de l’image devant ce petit tronc trapu, avec la lueur rouge des yeux dans un visage semblable à de l’écorce noueuse. Il avait toujours joui d’un loisir qu’il avait chéri et protégé au lieu de le dilapider dans de vaines activités. Il sut consacrer ses heures soigneusement préservées à l’enrichissement d’une belle intelligence et de quelques habitudes judicieusement choisies ; aucune des contrariétés communes à l’expérience humaine ne semblait avoir traversé son azur. Cependant, son examen détaché de l’univers n’avait guère rehaussé son opinion de cette coûteuse expérience et son étude de la race humaine semblait avoir débouché sur la conclusion que tous les hommes étaient superflus et les femmes nécessaires en ceci seulement que quelqu’un devait faire la cuisine. Quant à l’importance de ce point, ses convictions étaient absolues et la gastronomie la seule science qu’il révérât comme un dogme. Il faut avouer que ses petits dîners confortaient considérablement ce point de vue, outre qu’ils fournissaient une explication - mais pas la principale - de la fidélité de ses amis.

L’hospitalité psychologique qu’il offrait était moins alléchante, mais non moins stimulante. Son esprit était une manière de forum, un lieu de rencontres ouvert à l’échange des idées : un peu froid et parcouru de courants d’air, mais clair, spacieux et ordonné - une sorte de hallier académique où toutes les feuilles avaient chu. Dans cet endroit privilégié, une douzaine d’entre nous avaient coutume d’étendre leurs membres et de respirer à pleins poumons ; et, comme pour prolonger le plus possible la tradition d’une institution selon nous compromise, un ou deux néophytes s’agrégeaient de temps en temps à notre groupe.

Le jeune Phil Frenham était la dernière, et la plus intéressante de ces recrues, un bon exemple de l’affirmation assez morbide de Murchard selon lequel notre vieil ami "les aimait pleins de sève". Il était exact que Culwin, en dépit de toute sa sécheresse, goûtait particulièrement les qualités lyriques de la jeunesse. Épicurien achevé, il était bien incapable de couper les fleurs de l’âme recueillie pour son jardin et son amitié n’exerçait pas une influence destructrice : au contraire, elle encourageait une floraison plus robuste de la jeune idée. Il trouvait en Phil Frenham un bon sujet d’expérience. Le garçon était vraiment intelligent et l’équilibre de sa nature celui d’une pâte pure sous un fin vernis. Culwin l’avait repêché des mornes brumes de sa famille et tiré jusque sur une cime à Darien [1] ; l’aventure ne l’avait nullement altéré. À vrai dire, l’art avec lequel son ravisseur réussissait à stimuler sa curiosité sans lui ôter son parfum de stupeur me semblait assez bien justifier la métaphore ogresque de Murchard. Il n’y avait rien de fiévreux dans l’efflorescence de Frenham et son vieil ami n’avait pas même posé le bout d’un doigt sur les stupidités sacrées. S’en trouvait-il une meilleure preuve que le fait qu’il les admirât encore chez son mentor ?
- Il y a toute une facette que vous ne voyez pas chez lui, vous autres, déclarait-il. Pour moi, je crois à cette histoire de duel !

Et l’essence même de cette foi le poussa - au moment où notre petit groupe se dispersait - à se retourner vers notre hôte avec cette exigence amusée :
- Et maintenant, à vous de nous parler de votre fantôme !

La porte d’entrée s’était refermée sur Murchard et les autres. Seuls restaient Frenham et moi, et le domestique dévoué qui présidait aux destinées de Culwin, après avoir apporté une nouvelle provende d’eau gazeuse, reçut l’ordre laconique de se retirer pour la nuit.

La sociabilité de Culwin était une fleur nocturne, et nous savions qu’il attendait que le noyau du groupe se resserre autour de lui après minuit. Or, l’invite de Frenham parut le déconcerter de manière comique : il quitta derechef le fauteuil où il venait de se rasseoir après avoir dit au revoir dans le vestibule.
- Mon fantôme ? Croyez-vous que je sois assez sot pour encourir la dépense d’un fantôme personnel quand il y en a tant, et de si charmants, dans les placards de mes amis ? Prenez un autre cigare, fit-il en se tournant vers moi en riant.

Frenham riait aussi, redressait sa taille gracile devant la cheminée et regardait son ami hérissé et trapu.
- Oh, fit-il, vous ne vous satisferiez jamais de le partager si vous en rencontriez un que vous aimiez vraiment.
Culwin s’était renfoncé dans son fauteuil, sa tignasse sertie dans l’évidement du cuir fatigué, ses petits yeux brillant au-dessus d’un cigare neuf.
- Que j’aimais ? aimais ? Seigneur Dieu, bougonna-t-il.
- Ah, vous en avez donc vu ! attaqua Frenham sur-le-champ, en me lançant un regard victorieux.

Mais Culwin se tassait tel un gnome parmi ses coussins, il se dissimulait dans un nuage de fumée protecteur.
- À quoi bon le nier ? Vous avez tout vu, de sorte qu’il faut que vous ayez vu un fantôme ! s’obstinait son jeune ami, parlant intrépidement au nuage.
- Et si vous n’en avez pas vu un, c’est seulement parce que vous en avez vu deux !

La forme du défi parut frapper notre hôte. Il pointa la tête hors de la fumée avec cet étrange mouvement de tortue qu’on lui voyait parfois et fit un clin d’œil approbateur à Frenham.
- Tout juste, lança-t-il sur un éclat de rire suraigu : c’est seulement parce que j’en ai vu deux !

Ces paroles étaient si inattendues qu’elles sombrèrent dans le silence profond tandis que nous continuions à nous fixer au-dessus de la tête de notre hôte, lequel fixait ses fantômes. Enfin, Frenham, sans un mot, se jeta dans le fauteuil, de l’autre côté du foyer, et se pencha en avant avec son sourire attentif...

Les Yeux, Paris, 1997.

Notes

[1Allusion au vers fameux de John Keats, dans On first looking into Chapman’s Homer (1817), "Silent upon a peak in Darien", où Keats imagine le conquistador Cortés fixant le Pacifique (NdT).


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