Guillaume Villeneuve, traducteur
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Éloge de James Campbell

dimanche 12 juin 2011, par Guillaume Villeneuve


Patrick Leigh Fermor, qui vient de mourir à l’âge de 96 ans, était un voyageur intrépide, un soldat héroïque et un prosateur de très grand style. Ses livres, pour la plupart autobiographiques, s’étendent peu, étonnamment, sur ses exploits militaires mais beaucoup, en revanche, sur des explorations géographiques et érudites. Pour Paddy, comme tous l’appelaient, un hectare de terre européenne était presque toujours propice à l’étude de la langue, de l’histoire, du chant, du costume, de l’héraldique, des coutumes militaires - bref, propre à stimuler un besoin compulsif de réfléchir et d’extrapoler. Si les autodidactes manquent d’un saint patron, Paddy Leigh Fermor ferait un excellent candidat.

Plutôt que de s’inscrire à l’université en 1933, à l’âge de “18 ans trois-quart”, il partait en décembre de la même année, à pied, depuis la Corne de Hollande jusqu’à celle qu’il tenait à appeler Constantinople, ou même Byzance. Il n’était pas pressé, écrivit-il soixante cinq ans plus tard dans un article pour le London Magazine. Son voyage l’emmena “au sud-est à travers la neige en Allemagne, puis en amont du Rhin et vers l’est pour descendre le Danube (…) en Hongrie, j’empruntai un cheval, puis plongeai en Transylvanie ; depuis la Roumanie jusqu’en Bulgarie.”

Le voyage d’Europe fut entrepris en songeant à un livre - Paddy pensait au Down and Out in Paris and London de George Orwell - mais quarante ans s’écouleraient avant que le premier volume de la trilogie prévue paraisse. À qui s’étonnait de cette lenteur, il répliqua “Paresse et timidité.” A Time of Gifts [1] n’est pas seulement un grand livre de voyage (terme qu’il n’aimait pas), mais l’une des merveilles de la littérature moderne.

Il est plein d’une ardeur juvénile, de descriptions subtiles et détaillées de choses vues en chemin, de conversations, de boissons consommées, de la cadence des chants d’oiseaux. Pourtant, c’est presque entièrement le fruit des souvenirs de la maturité. La silhouette qui s’ébranle pour la Hollande après une ultime fête amicale - “mille parapluies scintillants se penchaient au-dessus de mille chapeaux melons dans Piccadilly ; les boutiques de Jermyn Street, déformées par l’eau ruisselante, s’étaient muées en arcades sous-marines” - est celle d’un garçon de 18 ans, doté des réflexes idoines, mais sa sensibilité nous parvient par le truchement d’un écrivain comptant plusieurs décennies supplémentaires. Benedict Allen, explorateur et cinéaste, a fait une émission pour la BBC en 2008 sur le voyage de Paddy : il est parvenu à situer un grand nombre de ses descriptions intriquées et parfois apparemment fantaisistes.

Cinq ans après la fin du voyage, Paddy servit dans les Irish Guards au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Il s’engagea dans le Special Operations Executive [2] en 1941, contribua à coordonner la résistance dans la Crète occupée par les Allemands et commanda “quelques opérations mineures de guérilla," selon son expression. La plus audacieuse fut l’embuscade et l’enlèvement du chef des forces d’occupations nazies sur l’île, le général Heinrich Kreipe, ensuite exfiltré à Alexandrie.

Les aventures de Paddy avaient pratiquement commencé dès sa naissance. Son père, Sir Lewis Leigh Fermor, dirigeait le relevé géologique de l’Inde. Après avoir donné le jour à son fils à Londres, sa mère Eileen (née Ambler) dramaturge aussi entreprenante que ratée, regagna l’Orient avec la sœur aînée de Paddy. Elle laissa le nouveau-né au pays “afin qu’il y ait un survivant si le bateau était coulé par un sous-marin." Il fut confié à une famille du nom de Martin dans le Northamptonshire, et, ainsi qu’il me le dit lorsque je l’interrogeai en 2005, “passa une très heureuse petite enfance, celle d’un véritable sauvageon. On ne me donnait jamais aucune consigne.” L’expérience le laissa fort impropre “à l’ombre la plus fugace de contrainte." Quant à ses parents, “(il) ne les rencontr(a) ni l’un ni l’autre avant d’avoir quatre ans." Lewis et Eileen se séparèrent par la suite et Paddy vécut alors avec sa mère à Londres, près de Regent’s Park.

Non sans fierté, il racontait qu’on le mit dans une école destinée “à des enfants plutôt méchants," qu’il fut exclu de deux autres, dont la fameuse King’s School de Canterbury, parce qu’il avait noué une idylle illicite avec la fille de l’épicier du cru, âgée de huit ans de plus que lui et en qui il voyait peut-être une mère aimante. Son préfet le qualifiait de “mélange dangereux de sophistication et d’audace," ce qui était assez bien vu.

Parmi les livres emportés dans son voyage européen de 1933 figurait un volume d’Horace. Tout en marchant, il récitait à voix haute “beaucoup de Shakespeare, plusieurs tirades de Marlowe, la plupart des Odes de Keats," ainsi que les “morceaux habituels de Tennyson, Browning et Coleridge." Il le raconterait avec une modestie charmante quoique un peu voyante.

Son répertoire immense avait son côté frivole. Toute sa vie, Paddy adora faire des tours en société : chanter en dialecte crétois ; réciter à l’envers tel ou tel morceau, fût-ce en en changeant la langue. Quand je lui rendis visite dans le Péloponnèse, il se contenta, au terme d’un déjeuner long de plusieurs heures, de me chanter It’s a Long Way to Tipperary en hindoustani.

Revenu à Athènes, après avoir achevé son grand voyage à Istamboul, Paddy rencontra le premier grand amour de sa vie, Balasha Cantacuzène, princesse roumaine de douze ans plus âgée, dont il partagerait la vie dans un domaine “tolstoïen” en Moldavie jusqu’au début du conflit mondial. Un quart de siècle plus tard, il repartit pour la Roumanie et trouva la princesse dans un galetas de Bucarest, reléguée par le régime, toujours aussi charmante et aussi drôle.

Dans les années 1950, il mena une vie de nomade. Ses lettres à la duchesse de Devonshire (leur correspondance fut publiée sous le titre In Tearing Haste en 2008) sont datées d’Italie, de France, du Cameroun, comme de divers endroits d’Angleterre et de sa Grèce bien-aimée. Toute sa vie, il fut attiré par l’aristocratie et l’on a parfois l’impression que chaque excursion impliquait un château ou un palais, qu’une connaissance sur deux était titrée, mais son charme et sa popularité résidaient dans le fait qu’il était tout aussi content de danser avec des paysannes grecques et de dormir à la belle étoile.

Remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier, tel était son fort. Ses manuscrits étaient une version littéraire du jeu de l’oie, les annotations elles-mêmes étant souvent récrites. Un ami m’a appris que les citations d’autres auteurs aussi étaient sujettes à révision. Le deuxième et second volume hélas, Between the Woods and the Water [3], parut en 1986, pour emmener le voyageur jusqu’à Orsova sur le Danube, au sud des Carpathes. Le dernier chapitre s’achève sur ces mots pleins d’espoir “À suivre...”. Tout au long des années suivantes, celles de ses 80 puis 90 ans, des amis animés des meilleures intentions, tout comme ses admirateurs, s’enquéraient de l’avancement du troisième volume et Paddy, cachant son irritation, répondait qu’il allait “remonter ses manches et s’y mettre pour de bon." Un visiteur dans sa maison grecque, en 2008, a vu une pile d’une vingtaine de centimètres de feuillets manuscrits. Si le livre paraît, la trilogie aura occupé huit décennies [4].

Paddy ne devait jamais retrouver la productivité des années cinquante. Son premier livre, The Traveller’s Tree (1950) résultait d’un voyage aux Caraïbes en compagnie de Joan Eyres-Monsell, fille du Premier lord de l’Amirauté, qu’il avait connue à la fin de la guerre. Paddy et Joan unirent leurs sorts et se marièrent en 1968. Elle avait “plus d’argent que la plupart de ses amies," écrivit un copain d’enfance à la mort de Joan en 2003, à l’âge de 91 ans. Ils s’étaient installés en Grèce en 1964 (trois ans avant le coup d’État des colonels), tout en gardant une maison près d’Evesham, dans le Worcestershire.

Après le Traveller’s Tree vint son unique roman, Les Violons de Saint-Jacques (1953) [5], campé lui aussi aux Antilles (Malcom Williamson en tira un opéra). Faisant retraite dans un monastère bénédictin de Normandie au milieu des années cinquante afin de se concentrer sur le premier de ses livres consacrés à la Grèce, il finit par écrire sur la vie monastique : A Time to Keep Silence (1957) est le plus accessible et le plus simple de ses livres. Il est illustré de photographies de Joan, ainsi que Mani [6](1958), présentation concise de la région sud-est du Péloponnèse. Son pendant septentrional, Roumeli, parut en 1966. D’autres projets importants furent une traduction d’un livre de Paul Morand [7] et la co-écriture du scénario des Racines du Ciel de John Huston (1958).

Il ne joua aucun rôle dans la réalisation du film auquel on l’associe la plupart du temps. Ill Met by Moonlight (1957) est l’adaptation assez décevante, par Michael Powell et Emeric Pressburger, de l’enlèvement du général Kreipe. Dirk Bogarde jouait Paddy, qui détestait le film. “C’était tellement mieux que l’idée qu’ils en donnent,” me dit-il.

L’enlèvement eut lieu en avril 1944. Avec la permission du Special Operations Executive du Caire, Paddy et son équipe de commandos britanniques et de guérilleros crétois intercepta la voiture de Kreipe sur le chemin de la garnison de Héraklion. Le général une fois immobilisé sur le plancher du véhicule, Paddy revêtit son uniforme et tous repartirent vers une cachette préparée, en ayant toujours le captif à bord. Les Crétois avaient emmené le chauffeur allemand qu’ils exécutèrent, au grand déplaisir de Paddy, qui aurait préféré qu’il n’y ait pas de sang versé pour réduire les chances de représailles.

Avant d’être en sécurité, il leur fallait franchir plusieurs barrages et seule la maîtrise de l’allemand de Paddy leur sauva la mise. Cet étrange équipage - Paddy, le général et William Stanley Moss (auteur du livre Ill Met by Moonlight [8]) - dormit dans des grottes un mois durant jusqu’à ce qu’on puisse exfiltrer Kreipe vers l’Égypte en toute sécurité. Un jour, le général prisonnier se mit à réciter quelques vers de l’ode d’Horace Ad Thaliarchum [9]. Les syllabes latines éveillèrent l‘attention de son ravisseur. “Par chance, c’était l’une de celles que je savais par cœur.” Quand le général flancha, Paddy fut à même de réciter les vers restant jusqu’à la fin. “Nous nous entendîmes plutôt mieux après cela.” En 1972, un événement tout aussi improbable survint : tous deux se retrouvèrent sur le plateau d’une émission de télévision grecque.

Jusqu’à sa mort, Paddy fut poursuivi par la rumeur selon laquelle sa “farce” (pour reprendre le mot de l’historien M.R.D. Foot) avait exposé la population locale à une vengeance terrible. Dans une notice nécrologique du Guardian, celle de George Psychoundakis, en 2006, berger et “courrier” de la résistance, on affirmait que des villages avaient été brûlés en représailles après l’enlèvement. Le journal le nia et publia par la suite un rectificatif. Dans son livre de 1991, The Battle and the Resistance, Anthony Beevor établit amplement, en se fondant sur la documentation allemande, qu’il n’y eut pas de représailles directes. À n’en pas douter, les Crétois étaient reconnaissants à Paddy et au petit assortiment d’hellénistes et d’érudits anglais - certains avaient été dépêchés en Crète pour la seule raison qu’ils avaient fait du grec au lycée - qui étaient au nombre de ses collègues. En 1947, on le fit citoyen d’honneur de Héraklion. Au milieu des années cinquante, il traduisit le récit de l’occupation, vue de près, rédigé par Psychoundakis, The Cretan Runner [10] (1993). Il contribua également à la publication de ses versions des épopées d’Homère en grec moderne (Athènes, 1995 et 1996).

En 1964, Leigh Fermor et Joan consacrèrent toute leur énergie à la construction de leur maison, sur une péninsule à quelques encablures du village de Kardamylè, dans le Magne. Un maçon du cru, Nikos Kolokotronis, leur apporta son concours expert. “Installés sous des tentes, nous lisions Vitruve et Palladio,” a écrit Paddy. [11] “Avons appris tout ce que nous pouvions sur les vieilles bâtisses du Magne avant de faire le plan.” On alla chercher du calcaire dans les contreforts du Taygète, auquel s’adosse la demeure, ouverte sur le golfe de Messénie de l’autre côté. D’autres matériaux, tel un linteau de marbre long de 2, 50 mètres, furent trouvés à Tripolis ou plus loin.

Il était fier du jardin, à juste titre, de la table du cadran solaire et de la fabuleuse perpective d’azur qui s’ouvrait à-pic. L’ambiance était décontractée. Paddy désignait ses chats griffeurs de fauteuils comme des “profanateurs d’intérieur et des anti-tapissiers naturels” ; il aimait évoquer le jour où “une chèvre blanche pénétra dans la pièce par la terrasse, suivie de six autre en file indienne.” [12] Elles inspectèrent la grande pièce puis ressortirent “sans que les chèvres ou la maison parussent le moins du monde avoir perdu contenance.”

C’est par cette même terrasse que je pénétrai chez lui, seul invité, les chèvres mis à part, à l’avoir jamais fait, selon Paddy. Installé dans une pension de Kardamylè, j’avais refusé avec hauteur qu’on vienne me chercher pour notre déjeuner et je me mis en chemin muni d’indications sommaires. Très vite, je m’égarai, dévalai des terrasses d’oliviers, souillai et déchirai mon pantalon soigneusement repassé. Pis, j’étais en retard. Finalement, j’atteignis la mer et, après avoir escaladé des rochers aussi hauts que des cabanes de jardin, j’atteignis un escalier de pierre taillé dans la falaise. Enfin, je traversai péniblement la terrasse et pénétrai dans la pièce par la porte-fenêtre pour trouver mon hôte assis sur un divan, plongé dans le Times Literary Supplement. Il me complimenta sur mon sens de l’orientation et s’exclama :

- Nous devons prendre un verre sur-le-champ !

Paddy était homme à boire deux gin-tonics bien tassés avant le déjeuner. Il était certainement de ceux qui apprécient les qualités dynamisantes de l’alcool, fût-ce même les effets, “pas toujours néfastes,” d’une gueule de bois.

En 1943, il avait été fait officier du British Empire (à titre militaire) et reçut l’année suivante une citation du Distinguished Service Order. Ses livres attirèrent maintes récompenses, dont le Duff Cooper memorial prize (pour Mani) et le WH Smith Award pour A Time of Gifts. La Reine en fit un chevalier en 2004.

James Campbell, The Guardian, 11 juin 2011.

Notes

[1Le Temps des offrandes

[2Direction des opérations spéciales.

[3Entre fleuve et forêt

[4Elle est bien complète, depuis la parution anglaise, en 2013, de ce troisième volume. La seule édition au monde des trois volumes réunis en un seul a été donnée par Nevicata, dans notre traduction française, sous le titre Dans la nuit et le vent, Bruxelles, 2014 et 2016.

[5traduit en français par son ami le prince Ghyka.

[6Magne, en français (NdT)

[7et un autre de Colette (NdT).

[8traduit en 1950 par Georges Belmont sous le titre Prenez bien soin du général (NdT).

[9La nécrologie originale parlait d’une ode inexistante, transformant le nom du dédicataire en Thalictrum et en la dotant de plus de quarante vers alors qu’elle n’en n’en compte que 24.(NdT)

[10Le Coureur crétois

[11in Alvilde Lees-Milne, The Englishman’s room, Londres, 1986 (NdT).

[12ibid.


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